TRISTES JOURS

ALAIN NICOLAÏDIS

TRISTES JOURS
 
    Nous étions le 11 juin 1940. Un vent violent soufflait sur la rivière. L'Aff, d'habitude très calme, était blanche de vaguelettes semblant répondre aux plumes de nos casoars qui tremblaient frénétiquement.
    Nous aussi, nous tremblions. En espérant que cela ne se verrait pas.
    L'armée française était en pleine déroute devant la chevauchée fantastique des Panzers.
    J'étais encore tout fier d'avoir intégré Saint-Cyr, mais je n'avais guère eu le temps de savourer l'honneur qui m'avait été fait de pouvoir revêtir la mythique tenue : tunique bleu nuit, gants blancs, sabre au côté et le panache blanc du casoar. En effet, le camp de Coëtquidan n'avait aucune chance d'échapper à la panique générale et il se confirmait qu'une colonne de blindés de la Waffen-SS s'apprêtait à nous attaquer. Le commandant, décidé à évacuer l'École, demanda une quarantaine de volontaires pour ralentir les Allemands afin de permettre de réaliser l'opération dans les meilleures conditions. Peur, moi ? Ça jamais ! Je n'ai même pas réfléchi une seconde et c'est ainsi que je me suis retrouvé avec un fusil, couché à l'extrémité du pont qui défendait l'accès à Coëtquidan, attendant l'arrivée des Allemands. Dans un calme surprenant. Aucune excitation, aucune fierté particulière, aucun sentiment d'héroïsme. Simplement la conscience de faire son devoir, le devoir qu'on doit à sa Patrie. Je ne me souviens plus du nom du camarade qui avait eu l'idée de se présenter face aux Allemands en grand uniforme. Cela paraissait saugrenu, mais, aucun doute, ça avait de la gueule ! Et de toute manière, un casque de combat ou un casoar, quelle différence lorsqu'on n'a que des fusils « Lebel » à opposer aux panzers. 
    Nous étions étonnamment calmes, mais l'attente était longue. Lorsqu'on sait qu'on va mourir à vingt ans, c'est toujours trop long... Je pensais à mes parents qui avaient été si fiers d'avoir un fils saint-cyrien. À mon petit frère qui adorait passer la main dans les plumes de mon casoar. À Isabelle et son regard si tendre que je ne reverrais plus. Pour passer le temps, je manœuvrais sans cesse la culasse de mon fusil, comme pour m'assurer qu'il fonctionnerait parfaitement le moment venu. Je me rappelais avec amusement la devise de l'École qu'on devait à Napoléon : « Ils s'instruisent pour vaincre ». Avec amusement, car, frais émoulus des classes préparatoires, nous n'avions pas encore reçu la moindre formation militaire. Cela n'avait guère d'importance, car même si nous avions été « instruits », vaincre une colonne de blindés avec des fusils...
     Tout à coup, le bruit des chars précéda de peu leur apparition sur le pont. Ils firent une halte d'observation, sans doute sidérés par la quarantaine de casoars qui s'agitaient dans le vent. Mais il ne fallait évidemment pas espérer la moindre mansuétude de la part de Waffen-SS : eux aussi avaient été « instruits pour vaincre ». J'entendis quelques tirs de mes camarades, vite couverts par les mitrailleuses allemandes. Moi-même, je n'avais pas eu le temps d'armer mon fusil. Un choc suivi d'une intense douleur dans le bras me fit basculer dans le fossé qui longeait la route. Le combat – si on peut appeler ça un combat – n'avait duré que quelques minutes. Le pont était jonché de morts. Par chance, je faisais partie des quelques prisonniers.
    Nous étions enfermés dans un dortoir de l'École. Comment aurais-je pu imaginer que j'allais passer mes années d'élève à Saint-Cyr comme prisonnier de la Wehrmacht ? Nous fûmes bien traités. Les Allemands semblaient admiratifs de notre bravoure, mais surtout perplexes devant un acte aussi insensé. Ils venaient souvent nous visiter dans notre cellule, comme s'ils cherchaient à comprendre. « Vous, pas avoir peur ? ». Nous répondions sur un ton bravache « Peur, nous ? Jamais ! ». Très souvent, je m'interrogeais sur le fait que je n'avais pas hésité une seconde à me porter volontaire pour une opération qui non seulement était un suicide, mais qui, surtout, ne servait strictement à rien. L'objectif de ralentir une Panzerdivision avec des fusils datant la guerre de 14-18 pour permettre l'évacuation de Saint-Cyr était née dans l'esprit d'un fou furieux. Le commandant du camp sera pourtant décoré de la Médaille militaire, la plus haute distinction accordée à un soldat, pour avoir réussi une évacuation sans encombre. Grâce à un retard de l'arrivée des Waffen-SS, mais évidemment pas à cause de notre « défense héroïque » qui n'avait pas duré dix minutes. C'est sans doute à cause de la « splendide » idée de combattre en grand uniforme que, plus tard, nous recevrons, nous aussi, une médaille, la Médaille de la Résistance.  Tous, les morts et les vivants. Et que nous deviendrons, à notre corps défendant, des gloires de la nation, figures éternelles du roman national, à une époque où il manquait cruellement de belles histoires pour le nourrir.
     Deux ans plus tard, à l'occasion d'une promenade, je réussis à m'échapper. Dieu merci, nous n'étions plus en grand uniformes, mais vêtus des uniformes kaki que les Allemands nous avaient fournis. Le casoar, très bien pour mériter la reconnaissance éternelle de la Patrie, mais pas idéal pour rejoindre l'Angleterre et la France Libre. Je vous passe les tribulations qui m'ont mené de la forêt de Brocéliande jusqu'au port de la Trinité-sur-Mer. Essentiellement, grâce à l'« emprunt » d'un petit canot à rames que j'avais repéré sous ce funeste pont de sinistre mémoire. Je savais que je pourrais atteindre la mer en descendant les rivières de l'Aff, de l'Oust et de la Vilaine. Arrivé à Pénestin, je pris le risque d'aborder un pêcheur, en espérant qu'il ne me dénoncerait pas et qu'il me ferait avancer vers mon objectif : le voilier de mon oncle mouillé dans ce joli port de la Bretagne sud. Le « bateau-stop » fonctionna parfaitement — les pêcheurs collabos, c'était rare — et quelques jours plus tard d'une navigation en solitaire épuisante dans des conditions de vent et de mer difficiles, je débarquai à Plymouth... pour être de nouveau enfermé par le MI5 britannique qui filtrait les arrivées de crainte de laisser passer un espion. Évidemment, cela ne dura pas longtemps et je fus transféré à Londres et remis aux autorités de la France Libre où régnait un chaos que personne ne pouvait imaginer. Heureusement, la gentillesse des Londoniens mettait du baume sur le cœur. Nous finissions par avoir un logement et un uniforme. Moi qui n'étais qu'élève-officier, je reçus mon galon de lieutenant et, des mains mêmes du général de Gaulle, la Médaille militaire. Me souvenant que le sinistre commandant de Coëtquidan qui nous avait envoyés à l'abattoir avait été décoré de cette médaille, j'ai toujours refusé de la porter, comme si mon corps en eût été sali.
    Pour autant, le chaos n'est jamais éternel et, après quelques tribulations d'affectations, je fus engagé dans le Commando Kieffer. 
    Je ferai ainsi partie des 177 Français qui participeront au débarquement le 6 juin 1944 sur Sword Beach qui verra couler beaucoup de sang et qui, en ouvrant la voie vers Ouistreham, permettront à la France de brandir le drapeau tricolore lors des perpétuelles commémorations du D-Day qui servent surtout à la gloire de nos présidents de la République.
    Depuis ce jour, je trouve que j'ai bien mérité de porter ma Médaille militaire.
    Ah ! J'oubliais un détail : dans la péniche de débarquement qui s'apprêtait à nous vomir sur les plages de Normandie sous la mitraille allemande, j'ai eu peur. C'était peut-être dû à un début de mal de mer — moi qui ne l'avais pourtant jamais eu – mais il fallait se rendre à l'évidence : je ne pourrai plus jamais dire « Peur, moi ? Ça jamais ! ».
 

Ici, on lit et on écrit des histoires courtes

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