La clé
Louis-Matthieu FRANCOIS
Dans une serrure, une petite clé lisse coulisse, coule et glisse. Clic, clic, clac. Voilà la porte fermée. Et clic et clac, le cliquetis de centaines de ses congénères métalliques condamne au silence pour deux mois chaque embrasure de la bâtisse, 1 place Museux.
Le soleil de mai chatouille le visage de l'ancien collège des Jésuites devenu Sciences Po Reims, dont les bâtiments sortent éreintés de cette année universitaire. Porter en son ventre deux mille étudiants pendant deux semestres n'est pas de tout repos. Alors imaginez l'effet d'accoucher de deux mille vacanciers trépignants ! L'épreuve est de taille mais le monument y survivra comme il le fait depuis 2010.
Quelques semaines avant la fermeture du campus, tous ses occupants ont déjà à l'esprit les six semaines de repos salvateur ; mais entre les sciencespistes et la terre promise estivale se dresse l'obstacle des examens finaux dont la perspective électrifie très vite l'air des corridors embouteillés. A mesure que les dates des différentes compositions approchent, agitation et stress irriguent chaque couloir du campus. Sciences Po devient bientôt la rizière d'une plantation hormonale foisonnante : cortisol, adrénaline, ocytocine et vasopressine inondent les espaces de travail, promettant quelques noyades. Les murs compatissants de la bibliothèque absorbent le silence studieux ou enragé des étudiants concentrés autant que le tic tic tic tac compulsif des claviers de ceux qui achèvent leurs derniers écrits.
Des jours durant, la tension continue de monter crescendo tandis que les battements du cœur du campus s'affolent irréversiblement au rythme des ultimes débats des ultimes représentations théâtrales des ultimes conférences et des ultimes meetings qui paraphent une année riche en émotions. Mais ce sont bien ces examens qui finissent de drainer l'énergie des stoïques amphithéâtres. Sapés comme jamais pour l'occasion, ces derniers sont fardés de milliers de petits papiers de brouillon multicolores disposés sur des tables soigneusement alignées, symétriques et ordonnées pour recueillir la chauffe des méninges de ceux qui composeront de longues heures durant. Aussitôt amorcée, l'ébullition d'idées s'arrête soudainement, débouchant net sur la délivrance de la fin d'année académique. Pas question pourtant de sectionner les milliers de cordons ombilicaux transparents et légers qui continuent de s'enchevêtrer dans le ciel en un compliqué réseau reliant les nouveaux estivants et leurs enseignants à l'institution.
Toutes les salles se sont vidées. Chacune d'elles attend maintenant avec appréhension le moment inévitable du dernier nettoyage, brève perte des eaux qui balaiera stylos, ordinateurs portable, morabitos et manuels d'éco, objets perdus ou oubliés, déjeuners au Crous, ébauches d'ateliers de méthodologie.
Le 1er août au soir, l'effervescence dont les lieux ont été le théâtre est bien lointaine. Et clac et clic, les fenêtres également sont scellées, réduites au silence. Plus un souffle de vent ne pourra les taquiner. Le personnel de sécurité les bâillonne avec de grands rideaux foncés. La pénombre nimbe maintenant la scène. Comme une gigantesque Saint Jacques, l'ancien collège des Jésuites de Reims rabat sa coquille et Sciences Po devient belle au bois dormant.
Alors on entend les silencieux soupirs de soulagement poussés par les objets inanimés peuplant le campus. Les oreilles des murs sont endolories, leurs pierres décolorées se font plus muettes. Les escaliers fourbus qui suppliaient qu'on ne les foule plus se remontent le moral. Les toilettes hors service du 3e étage pansent leurs plaies. Leur cuvette est sous attelle, toute jaune d'ecchymoses ; le W sait que le C doit soigner ses profondes ankyloses. Dehors, l'herbe piétinée de la cour revit sous les bisous appuyés de la brise.
Le verdict de mise au vert estival des lieux était programmé, mais n'en est pas moins étrange pour eux : ils s'étaient habitués aux bruits quotidiens du campus.
Hier, les derniers membres de l'administration sont partis. Maintenant, l'endroit est bien vide. Le son sourd d'une goutte d'eau qui frappe dans un évier de la cafétéria à intervalle régulier, avec la précision d'un métronome, trouve un écho généralisé. Il n'y a plus ni instruments, ni orchestre. Les danseurs ont déserté la piste, laissant les partitions non lues somnoler sur les étagères de la bibliothèque jusqu'en septembre. Le silence impose son tempo. Rassuré par le calme ambiant, je me résous enfin à sortir de ma cachette. Je tourne ma tête et mes huit paires d'yeux scrutent les murs caramélisés du grand réfectoire.
Araignée du soir, espoir. Je m'arme de courage, et mes petites pattes fourchues me mènent au point le plus haut du campus. En chemin, tous mes membres frétillent, et j'avance en dansant le long des murs. Maintenant que les autres sont partis, le campus est à moi ! La liberté recouvrée est la plus belle des boules à facettes. Sous son aura colorée, je déboule à plein gaz, je crapahute, je bondis, je jerke, je tisse et je swingue en me pâmant comme une camée.
Devant la large baie vitrée du cinquième étage, je pose mon transat. J'étends mes longilignes pattes poilues et j'aperçois au loin le soleil qui se couche au creux de la cathédrale des Rois. La quiétude alentour donne à la scène le caractère intime d'une accolade entre deux vieux amis. Puis, l'astre disparaît derrière l'édifice millénaire, qui l'abrite, le temps d'une partie de poker nocturne. Je prélève alors un peu la poussière du rebord de la fenêtre et je l'étale sur mon visage pour m'en faire un masque exfoliant. Il fait bon et mon bain de nuit me ressource. Je sirote un diabolo mouche sous les étoiles rémoises. Elles m'invitent à leurs côtés pour le plus doux des voyages. Lentement, je sombre dans un sommeil dense et reposant, tandis qu'autour de moi "tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté".
Au petit matin, je repars à la découverte de mon eldorado retrouvé. Je me faufile dans une interstice murale dissimulée derrière un radiateur éteint, et me voilà qui boulotte une grosse libellule dodue que je fais frire dans la cour des pères, entre deux arbres. Entre ces deux arbres je tisse une balançoire. Depuis ma balançoire, de mes petites mains je file mille petites invitations ; invitations et lettres en tissu que je lance dans les airs, l'air de vous dire : ramenez tous vos mandibules dans mon palais ! Faites place au Louis XIV des araignées ! Aussitôt mon appel lancé, tarentules, faucheux et mygales arrivent des quatre coins de Reims.
Un peu partout, des cafés d'idées et des conférences s'improvisent : là se tient une assemblée sur "la socialisation tertiaire des acariens" ! Là-bas on entend discuter à grand bruit un groupe d'arachnarchistes ! Mais toute l'attention du campus est tournée vers la table ronde et ses éminents orateurs. Le débat s'annonce explosif tant les enjeux traités colorent l'actualité. La thématique ? "Les dangers de la sectarisation sexuelle des insectes asexués et de leurs instincts insécturitaires et insectophiles dans le secteur sanctuarisé des insecticides de l'agriculture extensive. Perspectives et réflexions."
Le vieux réfectoire devient lui aussi le terrain de jeu des peintres et des écrivains. Les arachnarstistes y créent du matin au soir. Leurs toiles sont veloutées, leurs écrits parfumés et leur travail, acharné. Ils tissent, coupent et découpent la matière, cisaillent puis recousent les phrases, recoupent puis effilochent sans déchirer leurs belles toiles tant choyées dont l'auguste et vieille bibliothèque devient l'écrin privilégié. C'est sous cette constellation de toiles que je somnole, lorsqu'un matin je suis réveillé par une petite clé lisse qui dans une serrure coulisse, coule et glisse. Clic, clic, clac. Voilà l'entrée principale du bâtiment ouverte. A travers la vitre, je regarde les traits reposés du campus rémois. J'ai l'impression qu'en retour, lui aussi me sourit.