Instant de vie
4 min
18, quai de l’Atlantique
Louisa Marre
L’Espadon, salle de concert.
Elle n'a jamais entendu parler de cette ville lorsqu'elle y pose son étui de violoncelle, cet après-midi. « Vandres- sur-Mer ». Joli nom, songe-t-elle. Alice vient de Lyon, elle n'a pas l'habitude de la mer. Elle la trouve trop assourdissante, trop discordante, et n'aime pas du tout l'architecture des villes portuaires.
Pourtant, celle-ci ne lui déplaît pas alors qu'elle s'y promène cet après-midi, en attendant l'heure de la balance des instruments. Elle aime bien le jardin des Capucines ou des Capriers, elle n'a pas fait attention au nom. En revanche, elle remarque la fontaine tristement vide. Elle passe devant une friche qui l'intrigue, mais ne prend pas le temps de s'y aventurer. Elle flâne dans un vide-grenier, sur une petite place presque avalée par des immeubles en briques. Au milieu de la cacophonie qui en émane, elle fait un tour, dans l'espoir de trouver un cadeau pour les 60 ans de sa mère, mais rien ne l'intéresse. Alors elle se dirige vers le front de mer, pour observer cette masse d'eau qui l'effraie. Le vent bat les vagues, elle a froid. L'eau joue une mélodie atone, presque sourde, plus agréable que dans ses souvenirs. Un porte-conteneurs titanesque se dessine à l'horizon, et elle aime son patchwork de couleurs. Elle aperçoit le port et, plus haut, surplombant la ville, une église. Elle continuerait bien la visite mais il est tard, elle risque de ne pas être à l'heure. Peut-être reviendra-t-elle demain matin, avant de naviguer à nouveau entre les salles européennes.
Après être montée dans le tram 2, direction le zoo, elle descend à l'arrêt « La Corderie », dans le sud de la ville, parmi les édifices style indus. Il est 18 h. Elle ouvre Maps et entre l'adresse dans la barre de recherche. L'endroit est d'une autre époque, sinistre sous la lumière du soleil qui s'éclipse, elle s'étonne qu'une salle de concert puisse s'y trouver. Elle passe devant un panneau indiquant une reconversion du quartier, avec des projections 3D de ce qu'il deviendra. Ces images lui rappellent Aker Brygge, à Oslo, où elle a joué le mois dernier. Elle traverse les anciens docks, il reste encore des câbles, des morceaux de grillage qui traînent. Une mouette rieuse l'observe, silencieuse. Elle aperçoit des algécos préfabriqués au loin et se demande ce qu'ils font là. Arrivée devant la salle, elle lève la tête et lit « L'Espadon, salle de concert». Sur le côté de la grande porte en acier noir, encadrée par des guirlandes de foire, une vieille plaque rouillée indique « Bureau central de la main-d'œuvre ». Des vitres bigarrées composent toute la façade. Elle entre. Le hall est rempli de musiciens, ses amis et collègues avec qui elle voyage depuis plus de six mois. La bâtisse est magnifique.
Le hall, illuminé par des spots encastrés dans les murs, est bas de plafond et tout en longueur. Le sol est en béton, pas très lisse et pelé par endroits. Les piliers en fer sont intacts et trônent de part et d'autre du hall, entourés de guirlandes blanches. À droite, un bar métallique, coloré, provenant visiblement de conteneurs, et des tabourets dépareillés. Au centre se dessine un imposant escalier en fer dont on ne voit pas le haut. La pièce sent l'acier et la poussière, un brouhaha désaccordé s'en dégage. Les murs et le plafond sont d'ébène. Alice est comblée, elle n'a jamais joué dans ce genre de salle.
La foule de musiciens l'entraîne vers le grand escalier de fer, qui mène à un palier au sol recouvert d'acier. Là se trouvent deux grandes portes noires semblables à des curraghs à la verticale, et l'on aperçoit deux petits escaliers en fer à chaque extrémité de l'étage. Alice quitte le groupe qui s'engouffre dans la salle pour se diriger vers la façade bariolée. Ce mur entièrement vitré offre une vue directe sur le port, et surtout sur la mer, maintenant pourpre, verte et muette. « Alice, viens voir !» Elle se hâte de rejoindre Solveig qui, comme elle, joue du violoncelle.
Elle passe les deux grandes portes et se retrouve face à une immense scène. Les murs de la salle sont noyés dans l'obscurité, ensevelis sous un tissu épais. Les sièges sont cobalt. Alice avance un peu pour admirer le plafond. Des centaines de leds blanches apparaissent dans cette masse abyssale. « Apparemment, le plafond est pensé de telle façon que tu as l'impression que les étoiles brillent davantage au-dessus de toi, où que tu sois dans la salle », lui lance Solveig. « C'est beau, hein ? » Alice hoche la tête, ce ciel de leds la fascine. Tandis que les musiciens s'installent peu à peu sur scène, elle se promène dans la salle. En plus de la fosse, il y a deux balcons, auxquels on accède probablement via les petits escaliers en fer partant du palier. Elle prend place sur un des sièges d'une drôle de couleur et admire à nouveau le plafond. « C'est vrai que le ciel est davantage éclairé au-dessus de moi », murmure Alice. Elle jette un coup d'œil à la scène et remarque Solveig qui lui fait signe. Merde, tout le monde est déjà en place. Elle se précipite vers la scène, l'escalade avec la grâce d'un albatros, ce qui lui vaut un mauvais regard du chef d'orchestre qui arrive au même moment. Elle s'installe à côté de son amie, pose son imper sur le dossier de sa chaise et sort son violoncelle. Tour à tour, chacun accorde son instrument et vérifie que la balance est correcte.
Une heure plus tard, Alice s'installe à la même place. Cette fois-ci, le rideau est baissé et elle a troqué son gros pull en laine d'Aran pour une robe noire classique. Elle tape du pied pour faire revenir le rythme à elle. Le chef d'orchestre demande le silence. Le rideau se fend sous les applaudissements bien élevés du public.
Trois. Quatre. L'orchestre entame les premières notes de Jeux de vagues.
Elle n'a jamais entendu parler de cette ville lorsqu'elle y pose son étui de violoncelle, cet après-midi. « Vandres- sur-Mer ». Joli nom, songe-t-elle. Alice vient de Lyon, elle n'a pas l'habitude de la mer. Elle la trouve trop assourdissante, trop discordante, et n'aime pas du tout l'architecture des villes portuaires.
Pourtant, celle-ci ne lui déplaît pas alors qu'elle s'y promène cet après-midi, en attendant l'heure de la balance des instruments. Elle aime bien le jardin des Capucines ou des Capriers, elle n'a pas fait attention au nom. En revanche, elle remarque la fontaine tristement vide. Elle passe devant une friche qui l'intrigue, mais ne prend pas le temps de s'y aventurer. Elle flâne dans un vide-grenier, sur une petite place presque avalée par des immeubles en briques. Au milieu de la cacophonie qui en émane, elle fait un tour, dans l'espoir de trouver un cadeau pour les 60 ans de sa mère, mais rien ne l'intéresse. Alors elle se dirige vers le front de mer, pour observer cette masse d'eau qui l'effraie. Le vent bat les vagues, elle a froid. L'eau joue une mélodie atone, presque sourde, plus agréable que dans ses souvenirs. Un porte-conteneurs titanesque se dessine à l'horizon, et elle aime son patchwork de couleurs. Elle aperçoit le port et, plus haut, surplombant la ville, une église. Elle continuerait bien la visite mais il est tard, elle risque de ne pas être à l'heure. Peut-être reviendra-t-elle demain matin, avant de naviguer à nouveau entre les salles européennes.
Après être montée dans le tram 2, direction le zoo, elle descend à l'arrêt « La Corderie », dans le sud de la ville, parmi les édifices style indus. Il est 18 h. Elle ouvre Maps et entre l'adresse dans la barre de recherche. L'endroit est d'une autre époque, sinistre sous la lumière du soleil qui s'éclipse, elle s'étonne qu'une salle de concert puisse s'y trouver. Elle passe devant un panneau indiquant une reconversion du quartier, avec des projections 3D de ce qu'il deviendra. Ces images lui rappellent Aker Brygge, à Oslo, où elle a joué le mois dernier. Elle traverse les anciens docks, il reste encore des câbles, des morceaux de grillage qui traînent. Une mouette rieuse l'observe, silencieuse. Elle aperçoit des algécos préfabriqués au loin et se demande ce qu'ils font là. Arrivée devant la salle, elle lève la tête et lit « L'Espadon, salle de concert». Sur le côté de la grande porte en acier noir, encadrée par des guirlandes de foire, une vieille plaque rouillée indique « Bureau central de la main-d'œuvre ». Des vitres bigarrées composent toute la façade. Elle entre. Le hall est rempli de musiciens, ses amis et collègues avec qui elle voyage depuis plus de six mois. La bâtisse est magnifique.
Le hall, illuminé par des spots encastrés dans les murs, est bas de plafond et tout en longueur. Le sol est en béton, pas très lisse et pelé par endroits. Les piliers en fer sont intacts et trônent de part et d'autre du hall, entourés de guirlandes blanches. À droite, un bar métallique, coloré, provenant visiblement de conteneurs, et des tabourets dépareillés. Au centre se dessine un imposant escalier en fer dont on ne voit pas le haut. La pièce sent l'acier et la poussière, un brouhaha désaccordé s'en dégage. Les murs et le plafond sont d'ébène. Alice est comblée, elle n'a jamais joué dans ce genre de salle.
La foule de musiciens l'entraîne vers le grand escalier de fer, qui mène à un palier au sol recouvert d'acier. Là se trouvent deux grandes portes noires semblables à des curraghs à la verticale, et l'on aperçoit deux petits escaliers en fer à chaque extrémité de l'étage. Alice quitte le groupe qui s'engouffre dans la salle pour se diriger vers la façade bariolée. Ce mur entièrement vitré offre une vue directe sur le port, et surtout sur la mer, maintenant pourpre, verte et muette. « Alice, viens voir !» Elle se hâte de rejoindre Solveig qui, comme elle, joue du violoncelle.
Elle passe les deux grandes portes et se retrouve face à une immense scène. Les murs de la salle sont noyés dans l'obscurité, ensevelis sous un tissu épais. Les sièges sont cobalt. Alice avance un peu pour admirer le plafond. Des centaines de leds blanches apparaissent dans cette masse abyssale. « Apparemment, le plafond est pensé de telle façon que tu as l'impression que les étoiles brillent davantage au-dessus de toi, où que tu sois dans la salle », lui lance Solveig. « C'est beau, hein ? » Alice hoche la tête, ce ciel de leds la fascine. Tandis que les musiciens s'installent peu à peu sur scène, elle se promène dans la salle. En plus de la fosse, il y a deux balcons, auxquels on accède probablement via les petits escaliers en fer partant du palier. Elle prend place sur un des sièges d'une drôle de couleur et admire à nouveau le plafond. « C'est vrai que le ciel est davantage éclairé au-dessus de moi », murmure Alice. Elle jette un coup d'œil à la scène et remarque Solveig qui lui fait signe. Merde, tout le monde est déjà en place. Elle se précipite vers la scène, l'escalade avec la grâce d'un albatros, ce qui lui vaut un mauvais regard du chef d'orchestre qui arrive au même moment. Elle s'installe à côté de son amie, pose son imper sur le dossier de sa chaise et sort son violoncelle. Tour à tour, chacun accorde son instrument et vérifie que la balance est correcte.
Une heure plus tard, Alice s'installe à la même place. Cette fois-ci, le rideau est baissé et elle a troqué son gros pull en laine d'Aran pour une robe noire classique. Elle tape du pied pour faire revenir le rythme à elle. Le chef d'orchestre demande le silence. Le rideau se fend sous les applaudissements bien élevés du public.
Trois. Quatre. L'orchestre entame les premières notes de Jeux de vagues.
Ce texte a été rédigé par un(e) étudiant(e) ayant participé à l'atelier d'écriture de création "Ici et là, partout, ailleurs : l'écriture des lieux" dispensé par Maylis de Kerangal, titulaire de la Chaire d'écrivain en résidence du Centre d'écriture et de rhétorique de Sciences Po au semestre d'automne 2020.
Ici, on lit et on écrit des histoires courtes
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