“Je me transforme en pierre et la peur continue”

Félicie Percheron

Félicie Percheron

Je n'ai pas le choix. Sans elle, je deviens folle. Si j'accepte tout, si je suis lucide, je pèterais les plombs. Je brûlerais les ministères, leurs bâtiments, et leurs rues avec toutes les poubelles et les voitures au passage. Tout flamberait et ce ne serait pas encore assez. 
Chaque nouvelle vidéo de flammes, de cris d'enfants, de bombardements et de blessé·es enfonce une aiguille acérée sans pitié au plus profond de moi-même. Je n'ai pas le choix. Si je ne me protège pas, je deviens folle. Car tout ça rendrait folle n'importe quelle personne censée. Apparemment, ça ne court pas les rues. 
                                                
Ou peut-être que, comme moi, iels ont préféré se mettre à distance, prendre du recul, construire soigneusement une carapace qui leur permet de ne pas ressentir toutes ces horreurs dans leur chair. Parce qu'après tout, ce n'est pas la leur qui est attaquée. C'est plus facile de contempler le monde brûler en combinaison de pompier. 
                                                
Je sens que ma carapace s'est développée. A chaque fois qu'une petite faille laisse passer la réalité brute, crue, dans toute sa violence et son absurdité, ma carapace réagit et se renforce ensuite pour empêcher toute autre effraction. Elle contamine les différentes couches de mon corps et mon cœur. C'est une froideur rassurante, qui anesthésie, qui neutralise les larmes - ce ne sont pas elles qui éteindront les flammes - la colère - que peux-tu faire après tout - et la compassion - c'est si loin de nous. C'est une voix qui susurre tout va bien, arrête de t'inquiéter, ferme les yeux. Et je swipe insensiblement les stories, je fais semblant de ne pas savoir qu'un rassemblement était prévu, je hoche la tête parfois, quand il faut, et je me tais surtout, beaucoup, et finalement tout va bien quand on ne l'ouvre pas. Mais ma carapace n'a pas réussi à faire disparaître cette sensation sourde et diffuse qui gronde au fond de mon ventre. Cette tension intérieure ravive ce que j'essaie d'oublier et rappelle à ma mémoire des images que je tente d'effacer. La nuit, des cris, des flashs me hantent et me réveillent. La carapace s'était endormie. 
                                                
J'ai peur. Pour elles, pour eux, pour moi et pour nous. J'ai peur. D'eux et de moi. Le monolithe insensible que je suis devenu s'est habitué à ce qui ne devrait pas être normal - à ce qui ne l'a jamais été et ne le sera jamais. J'ai peur, de manière tout à fait banale, d'être devenue un monstre. 
                                        
                                
                        
                
         

Ce texte a été rédigé par un(e) étudiant(e) ayant participé à l'atelier d'écriture de création "Nos fantômes" dispensé par Jakuta Alikavazovic, titulaire de la Chaire d'écrivain en résidence du Centre d'écriture et de rhétorique de Sciences Po, au semestre d'automne 2024.

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