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Séparation muette

Gladys Le Goff

C’est arrivé sans effusion, sans bruit.



Une scène de crime sans mobile et sans arme.


C’est curieux comme les choses les plus communes sont celles qui nous touchent le plus. La vie, l’amour et la mort. Sorte de trinité organique. L’idée d’âme sœur voudrait qu’une personne particulière l’incarne. Celle avec qui on fera notre vie. Que l’on aimera. Jusqu’à la mort.



Je n’y crois pas spécialement, mais j’y replonge presque à chaque fois. Heureusement que la liberté, farouche, finit toujours par reprendre ses droits. Il lui faut juste un peu d’éloignement. Et de temps.



Je regarde la chalcographie qui a marqué le début de notre relation. Une gravure que j’étais venue chercher à la boutique du Louvre, où l’on avait été collègues le temps d’un été. Tu étais chargée de la nocturne ce soir-là. Dessinée par Baltard, elle représente une grande cour ovale, avec en son centre deux hommes qui semblent avoir une discussion animée. Un troisième homme, assis de dos, les regarde de manière mélancolique, un carnet à la main. J’avais peur de ne plus jamais pouvoir l’aimer.



Dès les premiers temps, je devinais bien que quelque chose n’allait pas. Mais, comme la croissance d’un arbre que l’on ne remarque pas tant elle est lente, ton mal-être grandissant m’est passé inaperçu. Maintenant, devant le fait accompli, il m’apparaît tellement colossal qu’il m’obstrue la vue. Tellement évident qu’il étouffe mes pensées. Comment ai-je pu passer à côté ? Et surtout, pourquoi ?



Pourquoi ? La question que je n’ose plus poser. A quoi ça sert ? Tu ne me répondras pas.


Jamais. J’ai conscience d’écrire sur du vide, sur du néant puisque c’est ce que tu as choisi de devenir. Je ne sais pas, peut-être que le fait de te coucher sur du papier m’empêchera d’oublier. Peut-être que transformer ton silence en bruit le fera s’évanouir.



Comprendre est un besoin obsessionnel. Abandonner est un aveu de faiblesse pourtant vital. Sinon, qui me dit que je ne deviendrai pas comme toi, un fantôme ? Certains fantômes sont rassurants. Celui de mon grand-père, celui de mon oncle. Mais pas toi, tu me fais peur. Peur de te ressembler, de finir comme toi.



Ton acte est étranger à tout ce que nous étions. Dénué de douceur, dénué de poésie. Dénué d’amour.



Tu te souviens ? Tu étudiais l’architecture d’intérieur et ton appartement regorgeait de maquettes que tu aimais me montrer. Je t’écoutais, passionnée par tout ce que ton esprit pouvait imaginer. Un jour, tu m’as dévoilé ton projet de maison idéale. La maquette représentait un bâtiment en bois, juché sur une île de l’archipel nippon, traversé de part et d’autre par de faibles courants d’eau qui alimentaient des jardins. Les personnages qui y


vivaient, en carton, n’avaient pas de visages. Alors j’imaginais le mien aux côtés du tien. Insulaire, éloignée de tout, cette maison en carton-pâte était notre échappatoire, notre rêve.


Seulement, je n’avais pas vu la fragilité de ses fondations. Le carton-pâte finit par se mouiller sous l’effet des courants. Les murs se déstabilisent, glissent et se dissolvent dans l’eau. Ils chutent, lentement, le long des pentes de l’île et retombent dans la mer alentour. Noyés. 


Disparus.



Maintenant que tu n’es plus là, la vie reprend son cours. Ne reste plus que le souvenir, qui s’effrite lui aussi peu à peu. Bientôt, j’aurai oublié les petits détails de notre histoire, et ton visage disparaîtra, imitant ceux de tes personnages en carton. Seul restera ton regard.


Comme lorsque tu t’étais couchée à côté de moi, la vapoteuse à la main et qu’en relevant les yeux tu t’étais arrêtée de parler. Pour la première fois je m’étais sentie chez moi, chez toi.



Je n’ai jamais su ce qui t’étais arrivé. Un soir, tu m’as demandé si j’étais disponible ce week-end pour que l’on se retrouve à un café. Je t’ai répondu que je ne serais pas à Paris. J’étais désolée, je t’ai proposé que l’on se voit plutôt la semaine d’après. Tu m’as alors souhaité un bon week-end à Amsterdam, en me disant que tu me tiendrais au courant car tu n’étais pas sûre de pouvoir. C’était il y a deux mois et, si le suspense est toujours insoutenable, je crois qu’il est temps pour moi de te dire au revoir.



De notre relation, je retiens les mauvais mais surtout les bons moments. Ces moments, comme des fleurs de lune, qui éclosent à la tombée de la nuit et se fanent dès le matin, rendus magnifiques par leur caractère éphémère. Rien n’est pour toujours, pas même toi. Je te le pardonne et je t’aimerai jusqu’à ma propre fin, dans mes souvenirs. Laissant le présent disponible à de nouvelles fleurs de lune, qui écloront et faneront à leur tour, tout ça pour laisser la place aux prochaines, encore et toujours. Alors, voilà, au revoir Fiona.



Ce texte a été rédigé par un(e) étudiant(e) ayant participé à l'atelier d'écriture de création "De la lecture à l'écriture" dispensé par Isabelle Carré au Centre d'écriture et de rhétorique de Sciences Po au semestre de printemps 2023.

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