Tata Louise

Margot Pommellet

Margot Pommellet

Chez tata Louise, ça sent comme chez papi, le renfermé, le café et le tabac froid. Un parfum de petite déprime qui s’entretient avec l'âge. Tata Louise approche les 80 ans et se réjouit d’avoir deux jambes sur lesquelles tenir. Elle peut aussi compter sur sa canne, parfois mon bras, quand je suis là. Ça n'arrive pas souvent, alors elle reste seule, alitée et voit les heures s’égrener. Il est moins 5, elle se lève péniblement, se tient la hanche pour retenir les os qui manquent de s’effondrer sous son poids. Elle n’est pas grosse, mais elle est vieille et sent la fatigue infiltrer les tissus. C’est comme ça que l’autre imbécile de médecin avait dit les choses, des tissus, elle n’est à ses yeux qu’une matière. Pire, un diagnostic. 

Moins trois. “J’arrive”, je sonne à la porte. Tata Louise jubile, elle n’a pas reçu de visite depuis le mois dernier. Elle croupit comme en prison dans cette maisonnette du fin fond du Finistère. Elle enroule un châle en soie autour du cou qui lui fait défaut. L'âge arrondit les angles, assouplit les corps. Parfois elle croit déceler chez l'autre un dégoût qui lui fait horreur, qu’on lui destine par mégarde, mais c’est son propre regard qu’elle surprend dans le miroir. 

Un coup d'œil sur l’étagère. Une jeune femme en photo, au charme irrésistible. Au fond du regard, quelque chose de sournois lui murmure que ça ne dure pas, la beauté. Elle se détourne du cadre rouillé par l’âge. Les années elle s’en fout, elle en a vu d’autres ; mais la poussière, ça pique les yeux tout de même. Elle retournerait bien se coucher, mais ça sonne à nouveau. "C’est moi!" Que fait-elle encore, elle veut qu’on vienne et elle répond pas. Me dis pas qu’elle a quitté la maison alors qu’on la prévient dix jours à l’avance de notre visite, pas foutu de retenir une date, la vieille.

La porte s’ouvre, c’est tata Louise, un sourire éclatant à en faire oublier les odeurs de renfermé, de café et de tabac froid.




Ce texte a été rédigé par un(e) étudiant(e) ayant participé à l'atelier d'écriture de création "Écrire la société contemporaine" dispensé par Karine Tuil, titulaire de la Chaire d'écrivain en résidence du Centre d'écriture et de rhétorique de Sciences Po, au semestre d'automne 2023.

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