Fiction
2 min
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Mon ange, mon ange, mon ange
Lilas Boscq-Malléus
Trois jours. Trois jours qu'elle s'affairait, à la sueur de ses petites mains potelées, à construire une maison minérale pour les fées de son jardin. C'était en explorant l'allée qu'on avait toujours qualifiée d'impasse sans intérêt qu'elle avait découvert, un jour d'été sans fin, cet artéfact de pierre. Envahi par un lierre tentaculaire, il était surtout grand, très grand, comme les blés dans le champ de Monsieur Didier, et il avait produit chez elle une excitation dont seule une petite fille à couettes aurait pu posséder le secret. Avec ses angles droits arrondis par le temps mouillé de la région, ses craquelures gris anthracites et sa mystérieuse ouverture centrale, l'ovni dans son jardin représentait tout ce qu'elle avait toujours rêvé de rencontrer au détour d'un chemin : une cachette, un trésor, en somme, une aventure . Elle s'était approchée du trou frontal avec la confiance que seul l'âge de raison pouvait encore excuser, et aurait tenté d'y faire entrer son petit corps si mamie ne l'avait pas sommée de rentrer dîner (et puis tu sais, il fait frais le soir, viens mettre un pull). Elle y avait pensé le nez dans sa salade de tomates, et y avait pensé encore en éteignant sa lampe de chevet. Oui, elle le savait, ce grand cube de roche renfermait des secrets, et après l'ennui brûlant que le soleil de juillet avait fait peser sur elle, il lui sembla qu'elle venait de sauver ses vacances. Il y avait là matière à se raconter des histoires.
Les années coulèrent et creusèrent leurs sillons : sur la façade de la maison, le lierre grimpait désormais jusqu'au toit, enroulé autour des murs comme une corde autour d'un cou ; sur la peau de sa grand-mère, les rides se reproduisaient, consanguines, à chaque clignement lent de paupières ; sur celle de la petite fille à couettes devenue grande luisaient les souvenirs encore frais d'une lame rougeoyante, douce, parfaite - une prière nocturne qui peinait à se faire entendre.
L'été était agonisant et elle dévorait les mots de Sylvia Plath, annotant chaque page, chaque pensée comme pour oublier qu'elle écrivait les mêmes dans ses carnets. Allongée sur le dos à l'ombre du vieux saule, elle avait l'habitude de s'engouffrer dans une brume mentale devenue synonyme de repos. Ce jour-là, elle fit un rêve. Un rouge à lèvres posé sur le rebord du lavabo. Une pluie torrentielle qui s'abat contre la vitre. Trop de choses à faire, trop de pissenlits à cueillir, pas assez de temps. Mamie annonce soirée pizzas maison pour fêter le solstice, et tout le monde sourit, et tout le monde applaudit papi qui a réparé le vieux four à pain du fond du jardin. Les fées imaginaires, Sylvia, les juifs, tous s'unissent en chorale et déconseillent le four mais personne ne les écoute. De l'autre côté de la maison les lignes rouges se peignent toutes seules sur le carrelage blanc. Non, non, ce n'est pas raisonnable mais que voulez-vous, c'est comme ça. Il y a parfois des hommes pyromanes qui soufflent sur des braises de femme et se repaissent des flammes, alors... alors il n'y a plus trop matière à se raconter des histoires. Alors les petites gouttes pourpres s'écrasent sur le sol blanc, mais pas de chance, la porte était mal fermée. Alors, un cri de lionne. Mon bébé, mon bébé, mon bébé, hurlé comme une berceuse. Maman est là, pitié, parle-moi. Au loin, les enfants et les grands parents entourent le four familial et se lèchent les babines. Dans la salle de bain froide, ces mêmes mots qui résonnent et résonneront toujours: Mon ange, mon ange, mon ange...
Les années coulèrent et creusèrent leurs sillons : sur la façade de la maison, le lierre grimpait désormais jusqu'au toit, enroulé autour des murs comme une corde autour d'un cou ; sur la peau de sa grand-mère, les rides se reproduisaient, consanguines, à chaque clignement lent de paupières ; sur celle de la petite fille à couettes devenue grande luisaient les souvenirs encore frais d'une lame rougeoyante, douce, parfaite - une prière nocturne qui peinait à se faire entendre.
L'été était agonisant et elle dévorait les mots de Sylvia Plath, annotant chaque page, chaque pensée comme pour oublier qu'elle écrivait les mêmes dans ses carnets. Allongée sur le dos à l'ombre du vieux saule, elle avait l'habitude de s'engouffrer dans une brume mentale devenue synonyme de repos. Ce jour-là, elle fit un rêve. Un rouge à lèvres posé sur le rebord du lavabo. Une pluie torrentielle qui s'abat contre la vitre. Trop de choses à faire, trop de pissenlits à cueillir, pas assez de temps. Mamie annonce soirée pizzas maison pour fêter le solstice, et tout le monde sourit, et tout le monde applaudit papi qui a réparé le vieux four à pain du fond du jardin. Les fées imaginaires, Sylvia, les juifs, tous s'unissent en chorale et déconseillent le four mais personne ne les écoute. De l'autre côté de la maison les lignes rouges se peignent toutes seules sur le carrelage blanc. Non, non, ce n'est pas raisonnable mais que voulez-vous, c'est comme ça. Il y a parfois des hommes pyromanes qui soufflent sur des braises de femme et se repaissent des flammes, alors... alors il n'y a plus trop matière à se raconter des histoires. Alors les petites gouttes pourpres s'écrasent sur le sol blanc, mais pas de chance, la porte était mal fermée. Alors, un cri de lionne. Mon bébé, mon bébé, mon bébé, hurlé comme une berceuse. Maman est là, pitié, parle-moi. Au loin, les enfants et les grands parents entourent le four familial et se lèchent les babines. Dans la salle de bain froide, ces mêmes mots qui résonnent et résonneront toujours: Mon ange, mon ange, mon ange...
Ici, on lit et on écrit des histoires courtes
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