Moi, Marcel P., peur de l'IA ? Jamais

Dominique MAGNIEN

 
 
Moi, Marcel P., peur de l'IA ? Jamais
 
 
Il m'arriva un soir — tandis que la lumière un peu mélancolique d'un écran éclairait ma table de travail — de voir apparaître sur cette surface froide une réponse écrite par une intelligence qui n'avait pourtant jamais connu ni le tracas d'une nuit blanche ni l'impatience d'une phrase qui tarde à venir.
Ainsi, depuis quelque temps, dans les salons, dans les journaux et jusque dans ces conversations de dîner où l'on parle avec une assurance admirable de sujets que personne ne comprend tout à fait, j'entends revenir avec une gravité presque cérémonieuse ces deux mots : intelligence artificielle. IA, prononcent les plus audacieux, comme on disait autrefois « Internet », « logiciel » ou « mondialisation », c'est-à-dire avec ce mélange singulier d'admiration, d'appréhension et de vague certitude que l'avenir, décidément, s'arrange toujours pour être plus compliqué que nous.
Il semble même que beaucoup éprouvent devant ces outils nouveaux — ou plutôt ces machines étrangement studieuses — une sorte d'inquiétude intime, comme si l'esprit humain venait soudain de découvrir un rival — un cousin rapide, efficace, et surtout terriblement bien organisé.
Mais pour ma part, si je devais répondre sincèrement à la question que l'on me pose parfois avec une curiosité un peu malicieuse — moi, Marcel P., peur de l'IA ? — je serais obligé de confesser, non sans un léger embarras : jamais.
Non pas que ces prodiges techniques ne m'étonnent. Ils m'étonnent beaucoup, et même parfois me divertissent. Car il y a quelque chose de délicieusement paradoxal dans l'effort que l'humanité déploie depuis des siècles pour fabriquer une intelligence capable de penser plus vite qu'elle — comme si un promeneur, fatigué de marcher, se mettait soudain à fabriquer un second promeneur chargé de marcher à sa place.
On me montra récemment l'une de ces merveilles. Un nom — simple, familier, presque poli d'apparence — dont on m'assura qu'il pouvait répondre à presque toutes les questions, écrire des dissertations, commenter des poèmes et, si nécessaire, prodiguer des conseils de vie. Cette dernière aptitude me parut d'ailleurs d'une audace remarquable, car j'ai connu beaucoup d'êtres humains très intelligents qui n'osaient déjà pas se conseiller eux-mêmes. Je dois d'ailleurs reconnaître que, si ces machines écrivent parfois plus vite que moi, elles ont sur moi un avantage incontestable : elles ne passent pas trois heures à hésiter entre deux adjectifs également imparfaits.
Je me décidai pourtant à tenter l'expérience.
Je lui demandai, avec la curiosité un peu distraite que l'on éprouve devant une nouveauté élégante, ce qu'était un souvenir.
La réponse arriva immédiatement — claire, ordonnée, presque irréprochable. Ou plutôt, avec cette rapidité qui ressemble moins à la pensée qu'à son imitation. Elle parlait de mémoire, de traces neuronales, de reconstruction du passé. Tout cela était parfaitement raisonnable. Et pourtant, en lisant le texte, je ressentis cette impression étrange que l'on éprouve parfois lorsqu'un ami décrit votre maison avec exactitude tout en oubliant d'y mentionner la lumière particulière qui, chaque après-midi, tombe sur la fenêtre du salon.
Car un souvenir n'est pas seulement ce qui se rappelle ; c'est aussi ce qui revient sans qu'on l'ait appelé.
Ainsi, lorsque jadis le goût d'un simple gâteau trempé dans du thé fit surgir devant moi tout un paysage oublié — les rues, les jardins, les voix, et cette atmosphère délicate de l'enfance qui semble flotter dans l'air comme un parfum obstiné — je doute fort qu'une intelligence artificielle eût jugé ce procédé très rationnel. Elle m'aurait sans doute conseillé de classer mes souvenirs avec méthode, peut-être même de leur attribuer des mots-clés, ce qui aurait certainement simplifié ma vie, mais aurait supprimé l'un de ses plaisirs les plus mystérieux : celui de retrouver son passé par surprise.
C'est à ce moment que je compris pourquoi je ne craignais pas ces intelligences nouvelles.
Elles savent beaucoup de choses — ou plutôt, délivrer beaucoup de réponses.
Mais elles ne savent pas attendre.
Or attendre est peut-être l'occupation la plus profonde de l'esprit humain. Nous attendons une lettre, une visite, une phrase qui se dérobe, une idée qui se cache. Et parfois — après des heures, des jours ou même des années — quelque chose apparaît enfin : une phrase juste, un souvenir oublié, une vérité si simple que l'on se demande comment on a pu vivre si longtemps sans la voir.
Car l'intelligence humaine ne se mesure peut-être pas à la vitesse avec laquelle elle répond, mais à la lenteur avec laquelle elle découvre ce qu'elle cherchait sans le savoir.
Je soupçonne d'ailleurs que si une intelligence artificielle devait écrire un roman, elle commencerait par supprimer toutes les hésitations, toutes les digressions et probablement aussi la moitié des phrases — ce qui donnerait un livre admirablement clair, remarquablement structuré, et absolument incapable de ressembler à la vie.
Car la pensée humaine, contrairement à ce que croient les esprits méthodiques, ne progresse presque jamais en ligne droite.
Elle avance en zigzag.
On se lève pour chercher ses lunettes et l'on se souvient soudain d'un ami d'enfance. On ouvre un livre pour se distraire et l'on découvre une idée qui vous poursuivra pendant vingt ans. On commence un texte pour expliquer une chose et l'on termine en comprenant tout autre chose — ce qui, à bien y réfléchir, constitue peut-être la définition même de la littérature.
 
J'imagine d'ailleurs la perplexité d'une intelligence artificielle confrontée à certaines habitudes très humaines. Par exemple : passer une heure entière à modifier un mot dans une phrase déjà correcte, simplement parce qu'on éprouve ce sentiment mystérieux qu'elle pourrait être, d'une manière impossible à expliquer, « un peu mieux ».
Et pourtant, c'est ainsi que naissent les œuvres d'imagination.
Non pas d'une efficacité remarquable, mais d'une lente obstination à écouter ce que le temps murmure en nous.
Je crois que ces outils   pourraient bien rappeler une vérité à nous qui aimons écrire mais avons parfois tendance à oublier : écrire ne consiste pas à produire du texte, mais à découvrir — très lentement — ce que nous pensions sans le savoir.
Une intelligence artificielle peut produire mille pages en une minute ; mais aucune minute ne lui paraît longue.
Elle ne connaît ni l'ennui, ni l'attente, ni cette activité étrange qui consiste à regarder la pluie tomber pendant vingt minutes tout en croyant travailler. Or il arrive que, pendant ces minutes apparemment perdues, quelque chose se forme en nous — une pensée, une phrase, parfois même une vie entière.
Et tant que nous continuerons à perdre ainsi notre temps — ce qui est, à bien y réfléchir, la plus féconde de nos occupations — je crois que l'esprit humain conservera une singularité qu'aucune machine ne semble pressée d'imiter : la capacité de découvrir l'essentiel par détour.
Ainsi, lorsque je vois apparaître sur l'écran des phrases écrites sans attente, je ne ressens aucune inquiétude véritable.
Car je sais que, de mon côté, je continuerai longtemps encore à attendre les miennes.
Moi, Marcel P., peur de l'IA ?
Jamais.
Sauf peut-être le jour où elle se mettra à corriger mes phrases — mais, fort heureusement, ce travail aura déjà été accompli avec un zèle admirable par mes lecteurs, j'en ai peur...

Ici, on lit et on écrit des histoires courtes

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