Maman

lucie cheylan

lucie cheylan

            Je devais avoir quatorze ou quinze ans quand notre vieille machine à laver rendit l'âme. C'était la même depuis ma naissance, et lorsque je vis mes parents lui faire descendre l'escalier, une marche après l’autre, avec une lenteur presque funèbre, mon cœur se serra un peu. En ces temps-là, cela ne m’arrivait plus beaucoup ; j’étais trop préoccupée par mes bouleversements d’adolescente pour m’intéresser au monde. Pourtant, mon indifférence s’estompa le temps que je puisse voir l’objet familier, le même depuis toujours, franchir la porte d'entrée. Sans une parole, je détournai les yeux.
            La nouvelle machine mit plus d'une semaine à arriver, au grand dam de mes parents. Jour après jour, je les entendais s'inquiéter sans que cela ne m'atteigne. Père et mère n'étaient plus ces deux colosses de perfection dont le plus petit signe d’incertitude pouvait me plonger dans des angoisses insurmontables ; j'avais grandi. Ou quelque-chose comme ça.
            Quelques jours plus tard, donc, la machine à laver fit son apparition sans que je m’en aperçoive. Enfermée dans ma chambre, se fut le ronron discret du tambour en marche qui finit par me prévenir. Mais la fascination s’abattit sur moi comme la foudre quand j’entendis, pour la première fois, la machine sonner la fin du cycle. Sans que je le décide, les notes électroniques me poussèrent à l'étage et je me retrouvai, en un éclair, dans la petite buanderie.
            Ils avaient acheté un bijou de technologie, un objet brillant à l'esthétique douce et élégante. Pendant de longues soirées, ils avaient passé au crible les catalogues et les comparatifs, pour choisir la meilleure. Mais devant les magazines et les petits caractères imprimés, impossible qu'ils aient pu prendre connaissance de la mélodie qui s'enclenchait pour nous signaler l'arrêt. J’avais l’impression que c’était de leur propre volonté que les petites notes étaient parvenues jusqu'à moi. Je pensais les sentir pénétrer profondément dans mon esprit, mais dans le silence qui suivit la fin de la sonnerie, je m’aperçus que c’était faux. Elles venaient de moi-même, s'extirpaient avec peine d'un oubli gluant où elles s'étaient dissolues jusqu'alors.            
            La mélodie commença une seconde fois. Mes sensations évoluaient de seconde en seconde ; ce que j’avais pris pour un marécage oublié devenait, éclairé par la musique, une forêt vierge et luxuriante. Je chantonnais les notes, sorties de cette mystérieuse canopée qui s'ouvrait au grand jour, scintillante de fraîcheur. J'en étais éblouie. Incapable de distinguer ce qui vivait là, à l'abri des regards depuis des années, je me forçais à distinguer les formes qui bougeaient sous cette lumière soudaine, coupante comme…
…celle d'un matin froid… un matin d'hiver…  
            La machine s'était tue mais je chantais toujours. Ma voix polissait la musique, diminuait son éclat. Bientôt la forêt vierge retomberait dans les ténèbres fécondes. Pourtant, je m'obstinais, car à travers le chant c'est une autre sensation que je voulais atteindre. Je posai la main sur ma gorge, et sous mes doigts, les vibrations chaudes appelèrent la lumière. Cette fois-ci, au lieu d'essayer de voir à travers elle, je lâchais prise et fermai les yeux. Patience.
            Le matin d'hiver m'envahit à nouveau.
Les baies vitrées de la cuisine faisaient rentrer la lumière froide des premières heures ensoleillées. L'oreille appuyée contre la poitrine de ma mère, j'entendais son timbre chaud ronronner près de mes tempes. J'étais nichée dans les plis de sa robe de chambre, concentrée sur les mouvements de son torse ; quand elle inspirait, le tissu venait se frotter contre ma joue comme la langue d'un chaton. Elle reprenait le même air en boucle. Une quinzaine de notes, pas plus, qui cascadaient les unes après les autres jusqu'à moi, m'entraînaient vers le réveil. Je finis par les écouter et accrochai mon regard à celui de ma mère. Ses yeux m’enveloppèrent d’une large caresse. Elle connaissait ma question. Elle m’aimait pour la poser, tous les matins, au creux de ses bras.
 - Qu'est-ce que c'est, comme musique, maman ?
 - La truite de Schubert.
 - La truite...
            Le mot clapotait sous ma langue. La truite. C’étaient ces moments bleutés et suspendus où l'amour de ma mère m'emmenait vers le jour.
            C'était la mélodie de la machine à laver.
            Je descendis quatre à quatre vers la cuisine. Maman préparait le repas et s’interrompit d’un air interrogateur. Je fixais son visage ; la figure divine qui me protégeait autrefois n'existait plus, quelqu'un de petit, fatigué, l'avait remplacé. Tout avait changé, sauf son regard, celui d’un amour titanesque, le même qu’il y a treize ans. Dans ce petit corps fragile, il prit des allures de prodige.
            Pétrie d'admiration, je la pris dans mes bras.

Ce texte a été rédigé par un(e) étudiant(e) ayant participé à l'atelier d'écriture de création "Le tour de la mémoire ou la narration à l’épreuve ambiguë du Temps : la recherche du détail capital du souvenir" dispensé par Mohamed Mbougar Sarr, titulaire de la Chaire d'écrivain en résidence du Centre d'écriture et de rhétorique de Sciences Po, au semestre de printemps 2023.

Ici, on lit et on écrit des histoires courtes

Choisissez votre lecture
1