instant de vie
5 min
Lettres
Marie Dielh
9h35 – Gare de Lyon
Tant pis, j'écrirai plus tard. Les quelques mots que j'ai couché sur le papier dans le train sonnent faux et creux. Il sera toujours temps que les mots me viennent. La lettre de ce matin, il faut que je la jette.
À côté de la poubelle, un homme, vêtu d'un costard bleu marine, se tient droit, et me regarde approcher. Il porte dans ses mains une tablette numérique sur laquelle on peut lire « Madame Elodie Frauche ».
« Bienvenue à Paris Madame. Le taxi est garé devant la gare, nous devons nous dépêcher car je n'ai pas le droit de stationner plus de 15 minutes. ».
Je ne réagis même pas. Cela m'amuse presque, qu'on puisse penser que je suis une de ces personnes qui commandent des taxis, à l'arrivée en gare. Je porte un jogging noir et un imperméable de sport, j'ai une valise à roulettes recouverte de stickers divers et variés, des cheveux étrangement accrochés par une pince rose bonbon, et des cernes violettes.
Aucun mot de protestation ne sort. Je ne pense plus à rien. J'ai bien envie de fuir cette réalité qui pèse si lourd. Cet homme providentiel m'offre précisément cela. Je ne lui ai pourtant rien demandé. Il sera toujours temps de partir en courant, de tout avouer si la situation devient compliquée. Mais pour le moment, aussi incertain que soit l'avenir, l'air est devenu plus respirable, et tout me semble plus simple et plus vivable que ces trois derniers jours.
9h52 - Taxi
Le taxi sent le Febreze, ça me donne encore plus envie de dégueuler. J'ai mal à la mâchoire à force de serrer les dents.
L'homme ne parle pas, il conduit doucement et ça me berce. Je pourrais m'endormir, s' il n'y avait pas cette satanée nausée.
D'ordinaire je ne vomis jamais. Mais récemment, c'est arrivé, sans raison. C'est au bout de quelques jours que j'ai compris. Le retard de mes règles ne m'avait pas alertée, je m'écoute rarement, et je n'ai jamais considéré mon corps comme un allié. Alors j'ai fait comme tant de femmes avant moi, je suis allée en pharmacie, et à voix basse, très basse, j'ai demandé un test : « un auto-test covid madame ? », « non non, un test de grossesse, vous savez, pour savoir si on est enceinte, cette maladie qui dure neuf mois, vous laisse une lourde séquelle à vie, une séquelle qui vous déchire le ventre, qui hurle, et qu'il faut nourrir ». J'ai payé 8 euros, je suis rentrée chez ma sœur, j'ai pissé sur un bâton en plastique, et ma plus grande peur s'est avérée vraie. Deux barres. Enceinte.
J'ai relu la notice trois fois, pour vérifier que je ne m'étais pas trompée, que c'était bien un test classique et pas ceux avec trois bandes, ou une bande qui change de couleur, ou j'en sais rien. J'ai osé espérer que les fabricants avaient voulu jouer avec mes nerfs, mais non. J'étais bien enceinte.
Je suis restée prostrée une heure, sur le lit, en position fœtale. Ironie du sort peut-être. J'aurais voulu hurler ou pleurer. Mais rien n'est sorti. Être pleine ne m'inspirait visiblement que du vide. Je n'ai même pas pensé tout de suite à l'après, à ce que j'allais faire, à comment j'allais le lui dire, à lui. Le père.
Quelle horreur que ce mot : père. Il n'était qu'un amant de passage, et même amant était un mot trop fort. Il était un homme fade, un homme insignifiant, un homme oppressant. Mais un homme amoureux. Moi, je ne l'étais pas. Avant même d'apprendre la nouvelle, j'avais voulu lui dire que c'était fini, que je ne voulais pas de cette relation médiocre. Je n'avais pas osé. Maintenant, j'avais deux choses à lui annoncer. D'où cette lettre, qui gisait dans une poubelle de la Gare de Lyon.
Le taxi s'arrête devant un grand immeuble Haussmannien. Voilà donc la destination mystère, la surprise.
Je m'approche de la porte d'entrée. Je ne connais pas le code. Cette mascarade va donc s'arrêter là . C'est le moment de rentrer chez moi, de cesser de fuir . Mais je m'aperçois que la porte s'ouvre, la faute à ce cabinet médical sans doute comme l'atteste la jolie plaque dorée dans le hall.
11h03 – Cabinet du docteur T.
Je ne sais plus très bien comment je me suis retrouvée ici, assise dans ce cabinet. Tout est flou, tout est allé très vite. Je revois ce hall d'immeuble majestueux, la porte du cabinet, les ongles parfaitement vernis de la secrétaire médicale, contrastant avec les miens, rongés jusqu'au sang. Je revois les murs blancs, immaculés, de la salle d'attente, les Paris Match entassés sur la table basse, la silhouette du médecin dans l'encadrement de la porte, et ces mots, inscrits à l'entrée du bureau : gynécologue-obstétricien, spécialiste de l'infertilité.
Le médecin est face à moi, derrière son grand bureau en verre.
« Madame Frauche, merci d'avoir fait le déplacement, et merci de votre confiance. Vous êtes ici dans l'une des meilleures cliniques du pays, et soyez assurée que nous ferons tout en notre possible pour vous aider. Mon collègue à Lyon m'a communiqué votre dossier, et j'ai ici vos résultats récents. Nous allons en parler. Comment allez-vous d'abord ? Le rythme des piqûres n'est pas trop intense ? »
Jusqu'ici, je n'avais pas eu à parler. Là, ça se complique. Je ne sais pas quoi répondre, je ne sais pas ce que sont ces piqûres, alors je bredouille un timide « oui, ça va ». Visiblement il s'en satisfait, il n'a pas l'air de vouloir en savoir plus.
"Madame Frauche, si je vous pose cette question, c'est parce que les nouvelles ne sont pas très bonnes. Malgré le traitement, déjà très lourd, les résultats de vos analyses ne montrent aucune hausse de votre fertilité. Nous pourrions encore augmenter les doses, mais je ne fais guère d'illusions. A moins d'entamer une FIV il ne vous sera définitivement pas possible d'avoir un enfant."
Je ne réagis pas. Je m'en suis voulue, un court instant, de ne pas endosser le rôle de la femme effondrée et en même temps ça aurait dégueulasse de jouer la comédie. Je ne peux pas à cet instant m'empêcher de penser uniquement à l'atroce cynisme de la situation. Une femme enceinte, qui ne pense qu'à avorter, et qui, dans le même temps, apprend qu'elle est stérile. C'est d'une ironie terrible, presque morbide.
Me voilà dans la rue, sous la pluie. Avec du recul, je me rends compte que cette façade d'immeuble en disait déjà beaucoup sur ce qui m'attendait, enfin ce qui attendait Élodie. Un moment froid, abrupt. Une désillusion.
Je reste plusieurs minutes plantée là, les yeux dans le vide, sous la pluie, sans bouger. Le brouillard dans lequel je suis plongée depuis trois jours semble enfin se dissiper.
En face de la rue, il y a un café. Derrière les vitres, derrière la pluie, il y a des petits lampions, des tables en bois clair, et des gens heureux autour d'un café. Leur bonheur me semble loin, loin d'Elodie et moi, loin de cette journée pluvieuse.
Après cette matinée de chaos, ce que je dois faire me paraît étonnamment plus clair. Je traverse la rue, pousse la porte du café, et m'assieds à une petite table dans l'angle. Je sors de mon sac l'enveloppe du médecin, une feuille blanche, et un stylo.
Tant pis pour le père, il ne saura pas. Ce qui se joue ici, c'est une histoire de femmes, une histoire entre deux femmes. Elle n'est pas là physiquement, elle ne le sera peut-être jamais, mais cette rencontre est une évidence. Elle est mon miroir. Elle veut un enfant et moi je n'en veux pas. Je n'y décèle, de part et d'autre, aucune rancœur. Nous ne sommes que deux femmes après une série d'autres, rattrapées par l'intimité mystérieuse de leurs corps, hantées par la vie qui pourrait naître en elles. Hantées par l'enfant, figure universelle, par celui qui n'est pas, mais qu'on imagine être.
Je commande un café. J'ai enfin trouvé les mots justes, et je peux désormais les coucher sur le papier.
« Chère Elodie, pour toi comme pour moi, cet enfant ne naîtra jamais. »
Ce texte a été rédigé par un(e) étudiant(e) ayant participé à l'atelier d'écriture de création "De la lecture vers l'écriture" dispensé par Isabelle Carré au Centre d'écriture et de rhétorique de Sciences Po au semestre de printemps 2022.
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