L'escargot

Cloé Oksenhendler

Ce texte est celui d'une lauréate ou d'un lauréat du défi d'écriture 2022 ayant pour thème "Racontez-nous Sciences Po quand nous n'y sommes pas", proposé par le Centre d'écriture et de rhétorique et la Direction de la communication.

Il faut traverser. Vite. Sébastien vient de passer devant elle à grandes foulées sur le chemin qui relie le Campus St Thomas au 13 rue de l'Université. Cela signifie que l'école est fermée. Les étudiants sont partis. Il n'y a plus rien à craindre, il peut traverser sans risquer de se faire écraser.

 

Sébastien c'est le garde de nuit. On l'aime bien Sébastien. Il a une bonne tête, il est sympa. Il fait toujours des très grands pas, et pourtant on a tout de même l'impression qu'il est lent. Elle se sent un peu moins empotée, à voir Sébastien, avec ses grandes jambes et ses grands pas, ne pas parvenir à dégager la moindre sensation de célérité. Si Sébastien, qui va objectivement vite, peut avoir l'air de traîner, il se dit qu'il n'y a pas de raison qu'à l'inverse il ne puisse pas donner l'impression d'être rapide, alors qu'il va objectivement très lentement. C'est toujours bon à prendre. 

 

Elle se lance sur le chemin bétonneux. C'est pas le matériau qu'il affectionne le plus, c'est un peu rêche et acide sous son pied. Mais c'est pas non plus celui qu'elle aime le moins, parce que sur le béton, bien lisse, on peut aller vite. Ça glisse bien le béton. Et pour un peu qu'il fasse froid, ça n'absorbe pas trop la bave. Il a deux mètres et demi à parcourir pour aller jusqu'aux plants d'orties, ce qui lui demande, dans ses meilleurs jours, environ quinze minutes. En général c'est plutôt vingt. C'est pas juste à côté, mais l'ortie c'est ce qu'elle préfère, surtout la nuit, quand les feuilles sont un peu fraîches. Le moins bien c'est le matin, quand les poils des feuilles sont ramollis par la rosée. Ça lui donne l'impression de manger sa pâtée du petit-déjeuner, son porridge, comme les petits vieux.

 

Mais à peine lancée, elle sait que cette fois, ça prendra plus de vingt minutes. Il faut contourner un gravier déposé là par la chaussure d'un étudiant. Lequel ? Il a envie de croire qu'il appartenait à l'un de ces groupes cosmopolites, composés de jeunes venus des quatre coins du globe, qui parlent anglais avec un accent à couper au couteau, rendant le dialogue parfois incompréhensible. Alors elle les observe avec attention. Il attend le moment délicieux où l'un d'eux fera une blague que sa prononciation rendra inintelligible aux autres et que ces autres feront semblant d'avoir compris. Le seul truc qu'ils auront compris, c'est qu'ils sont censés rigoler. Elle, elle le voit tout de suite, qu'ils rient poliment. Rares sont les courageux qui osent dire qu'ils n'ont pas compris. On préfère faire semblant de rigoler, parce que si on fait répéter, on prend le risque, très grand, de ne pas comprendre non plus la fois d'après.

 

Il passe maintenant sur la tache qu'un café renversé a laissé par terre. Ce café a été renversé plus tôt dans la journée par un jeune homme, très beau mais un peu con, qui semblait avoir oublié l'existence du gobelet dans sa main quand il s'est mis à faire de grands gestes pour agrémenter son argumentaire. Ça avait fait doucement sourire son interlocuteur, qui semblait prendre plaisir à afficher un parfait stoïcisme, synonyme de maîtrise de soi et d'assurance, pendant que son adversaire s'enflammait déjà trop pour encore espérer gagner la joute verbale qu'ils avaient engagée sans s'en rendre compte. Elle en voit très régulièrement des gens comme ça, qui, selon leurs dires, « débattent ». Mais il les a étudiés. Ils ne s'écoutent pas. Ils s'écoutent parler.

 

Elle est arrivée. Comme chaque nuit, pendant qu'un calme parfait règne sur cet endroit si agité en journée, il s'accorde trois heures pour profiter de son festin d'orties sous les étoiles. Ensuite elle effectue le chemin retour, ce qui lui prend toujours plus longtemps qu'à l'aller car elle est lourde et un peu groggy d'avoir trop mangé et de n'avoir pas entièrement digéré. Heureusement que le chemin est long, comme ça il se dépense un peu. Déjà que sa mère chaque fois lui dit, avec un sourire doux, persuadée d'être une gentille maman « t'as pris un peu de poids non ? il faut que tu fasses attention ma chérie ».

 

Bref.

Pas envie de penser aux remontrances de sa mère que malgré tout, sans savoir pourquoi, il n'arrive pas vraiment à lui reprocher.

Heureusement que le chemin est long, point barre.

Sûrement parce qu'elle a appris à trouver ça normal qu'on commente son physique avant de lui demander si elle se sent bien dans son corps. Déjà que c'est pas simple d'être hermaphrodite.

Non, ça suffit, on avait dit pas maintenant, c'est pas le sujet auquel on a envie de penser alors que la nuit est douce, chaude et fraîche à la fois, que les étoiles brillent, et que Sébastien tout à l'heure est passé avec un grand cahier et une paire de fausses lunettes à la main. Voilà, c'est à ça qu'il faut penser, à Sébastien le romantique, qui a même pris des accessoires cette fois. Il est génial Seb. À tous les coups, il pense que personne ne sait ce qu'il fait, quand l'école est vide le soir, et qu'il croit en être le roi. Mais lui, il sait : il l'a vu, souvent, entrer dans une classe, fermer les yeux quelques instants, prendre une grande inspiration, et donner un cours à des élèves imaginaires. Le professeur des fantômes. Et quand il quitte la classe, en ne manquant pas de donner des devoirs à ses élèves si studieux, reste derrière lui le fantôme de son rêve de professeur, qui rejoint le fantôme de tant d'autres rêves nés et errants entre ces murs.

 

Il ne lui reste que quelques dizaines de centimètres à parcourir avant de pouvoir se dissimuler à nouveau parmi les mauvaises herbes, mais il ne faut pas traîner. Dans très peu de temps, s'il suit son rituel – qu'il suit toujours à la perfection – Sébastien va repasser en sens inverse, sur ce chemin qu'elle est en train de traverser. S'il y est encore, Sébastien, avec ses grands pas et ses grands pieds, avec ses yeux non accommodés à la noirceur de la nuit, risque de l'écraser.

 

Finir de traverser. Vite. Rejoindre sa cachette. Prendre quelques heures pour se reposer. Se réveiller pour contempler tout ce qu'il se passe pendant la journée.

 

Traverser, vite, pour rester en vie, pour les observer plus longtemps, pour pouvoir les observer encore.

 

Peut-être même qu'elle pourrait devenir leur amie.

 

La cachette qu'il est en train de rejoindre, il l'a installée en face du banc magique. Elle l'a appelée comme ça, le « banc magique », parce que c'est là que se passent les plus belles rencontres et les plus beaux moments. C'est sur ce banc que les étudiants tombent amoureux. C'est toujours sur ce banc que s'assoient ceux qui veulent refaire le monde. Parfois même, dans les grands jours, il y voit ceux qui tombent amoureux en refaisant le monde à deux. Elle les écoute et elle tombe amoureuse en même temps qu'eux. Il les aime, mais moins que les cyclistes, qui s'assoient là aussi et se partagent les galères qu'ils ont rencontrées sur le trajet. Avec eux, avec leur récit fait de camions garés sur les pistes cyclables et de connards à trottinette, elle voyage, elle va vite. Si vite.

 

Il a de la chance. Elle aurait pu naître dans la pelouse rabougrie du bas-côté d'une autoroute. Ici il côtoie des gens qui rêvent, qui rêvent grand. Elle est heureuse. C'est un escargot chanceux. Mais c'est un escargot. Peut-être que s'il croise très fort les cornes qui portent ses yeux et répète trois fois « je veux être un humain » un soir de pleine lune, il se réincarnera en humain. Et elle sera étudiante à Sciences Po. Peut-être que dans cette vie, il suivra un cours donné par Sébastien, qui aura réussi à y être professeur.

 

Le ciel prend des teintes pastel. Il ne reste que quelques minutes avant que l'école n'ouvre ses portes et que les étudiants affluent. Plus que quelques minutes avant que deux d'entre eux viennent se poser sur le banc magique pour refaire le monde. Qu'elle les écoute et qu'elle puisse absorber leurs espoirs pour nourrir les siens.

 

Il a tellement de chance d'être l'escargot de Sciences Po.

 

Parce que c'est contagieux les ambitions, et que maintenant, elle rêve.

Ici, on lit et on écrit des histoires courtes

Choisissez votre lecture
1