La déesse

Irune Ordax-Avecilla Murillo

Irune Ordax-Avecilla Murillo

Une gigantesque andésite se métamorphose à coups de ciseaux et marteau. 

Elle prend forme de femme, mais au lieu d'une tête, deux serpents émergent du corps décapité et se font face, unis à perpétuité ; des serpents germent des poignets et remplacent les mains amputées ; elle est revêtue d'une jupe de serpents à sonnette, liée par une ceinture de serpent ; sa peau grise se recouvre de rouge hématite et le jaune des cosmos.  

C’est Coatlicue, mère des dieux et des astres, symbole de vie et de mort. Les enfants donnent leur sang, les prêtres lui dédient les corps des femmes égorgées, les habitants de Tenochtitlan la vénèrent. 
Seulement, sa gloire n'est pas faite pour durer.  

Depuis l'arrivée des étrangers recouverts en métal, la capitale aztèque est maudite. Le Huey Tlatoani est mort, les cadavres s'empilent dans les rues, recouverts de ces mystérieuses pustules apparues il y a quelques mois, et les ennemies bloquent les sorties.  

Des hommes portant une croix l'examinent silencieusement : elle n'est plus une déesse, elle est une idole, et sa présence est une menace pour ce Dieu venu de l'autre côté de l’océan.  

Elle reste impassible.  

On ordonne sa destruction.  

Elle n'est pas seule ; les quelques survivants de l'apocalypse refusent de l'exécuter, en dépit des dangers, et l’enterrent.  

Invisible, elle ne peut que ressentir les mouvements de la surface, la création d'une nouvelle ville sur les ruines de la sienne. Les jours, les mois, les années, les siècles s’écoulent, et la déesse perd ses riches couleurs, elle revient au gris andésite de son enfance, sans que personne ne puisse témoigner de cette transformation.  

Jusqu'au jour où, par miracle, les rayons du soleil couronnent à nouveau ses têtes de serpents.  

Elle est scrutée, disséquée, inventoriée. 

Pourtant le temps ne peut anéantir l’amour des hommes pour cette mère terrible, ni la jalousie de ce Dieu en croix qui l’exile à nouveau dans un tombeau souterrain.  

Une deuxième fois elle voit le jour après un sommeil plus court. On recouvre ses formes cauchemardesques d'une pâte blanchâtre qui cherche à capturer tous les détails. Ce moule traversera l’océan, sera jugé par des yeux qui n'ont jamais connu la vallée qui lui a donné naissance, des yeux habitués aux formes délicates des déesses en marbre, des yeux qui fuient les serpents.  

Elle, mère des étoiles, revient à sa prison de poussière.  

Enfin, une troisième fois elle réapparaît, une deuxième fois elle est recouverte de cette pâte blanchâtre, et pour la première fois après des siècles, elle reste exposée à la vue de tous.  

C'est un nouveau pays, elle ne règne plus, elle n'est plus ennemie. Elle est... quoi ? Souvenir d'un passé ravagé ? Fierté d’une jeune nation ? Curiosité anachronique ?  

Aujourd'hui, elle est une pièce de musée.  

Des professeurs écrivent de longs articles, articles sur sa légende, sur son culte, sur ses teintures disparues. Les touristes visitent, la critiquent, l'admirent, y restent longtemps, y passent rapidement. Les appareils photos deviennent de plus en plus petits, se multiplient, s'aplatissent.  

Je la vois.  

Je remarque d'abord sa taille colossale. Une lumière artificielle l’illumine, comme un halo qui tente de révéler sa divinité. Elle est belle, avec ses milliers de détails qui la recouvrent, chaque millimètre de pierre travaillé. 

Son teint gris me rappelle les pierres volcaniques qui abondent chez mon grand-père, les pierres qu’on déterre pour cultiver la terre, qu’on utilise après pour construire les murs des maisons, ce gris vivant, rafraîchissant.  

J’aime sa fureur, ses membres de serpents, le crâne et les yeux qui échangent avec mon regard, son collier de cœurs sacrifiés. Elle n’est pas une mère douce, elle est une impétueuse génitrice prête au combat.  

Je déteste la tension avant l’explosion de la bombe, les euphémismes qui embellissent l’horreur, l’hypocrisie de mes mots doux qui masquent ma colère.  

Mais elle, elle est puissante, féroce, écrasante. Elle m'écrase avec le poids de son histoire, avec sa forme hallucinante, parfaite, avec mes propres souvenirs, peurs et désirs qu'elle reflète. Oui, elle m'écrase, elle m'obsède, elle m'émeut, me remplit de joie, tristesse, fierté, rage, curiosité, tout à la fois.  

Je veux qu'on la regarde. J'ai besoin qu'on la regarde, que quelqu'un me comprenne, qu'on me dise que je ne suis pas folle, qu'elle cache quelque chose, pour comprendre pourquoi ce rocher a ce pouvoir sur moi. 

Et elle, elle reste impassible.  

Ce texte a été rédigé par un(e) étudiant(e) ayant participé à l'atelier d'écriture de création "De la lecture à l'écriture" dispensé par Isabelle Carré au Centre d'écriture et de rhétorique de Sciences Po au semestre de printemps 2023.

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