Drame
5 min
J'ai volé un corps
Nolwenn Lerouge
Puisque je ne me reconnaissais plus, que je n'étais plus moi, je pouvais bien m'avancer vers ce chauffeur de taxi et prétendre que je m'appelais Gisèle.
L'homme ne posa pas de questions, il s'empara de ma valise, la jeta dans le coffre un peu trop violemment et je m'engouffrai dans le véhicule, indifférente à ce qui se tramait autour de moi. Je jetais un regard par la fenêtre avant qu'il ne démarre, comme si mon double allait débarquer, pour entrer dans la gare et se rendre à mon cours de musique. Un moi en noir et blanc, les cheveux longs, en retard.
Je me fais balader dans les rues de Paris par le taxi. On passe le long du métro aérien qui va jusqu'à chez moi. Avant d'habiter ici, j'appréhendais de rentrer tard le soir seule dans le métro. J'imaginais les longs couloirs et le temps qu'il faudrait pour les traverser, un éclairage en panne clignotant de manière intermittente, l'odeur de pisse, un homme, des hommes, tous à ma poursuite, la nuit dehors, et la peur jusqu'à ce que je rentre chez moi. J'imaginais ma main tremblotante incapable de mettre la clef dans la serrure et le soulagement, enfin, d'être à l'abri. Je ne peux pas aller contre cet imaginaire où la nuit pour les filles n'est pas un lieu où l'on peut regarder les étoiles et les trouver belles. Par chance, en arrivant à Paris, je n'ai jamais eu ce sentiment. L'odeur de pisse faisait partie du décor c'est vrai, mais la plupart du temps je rentrais fatiguée ou ivre et je jugeais inutile d'avoir peur. Un jour, j'avais été seule dans un wagon dans le dernier métro. J'avais débranché mes écouteurs et monté le volume de ma musique à fond pour danser et chanter à pleins poumons une chanson d'ABBA entre Pasteur et Cambronne.
Qu'est-ce que je fous dans ce taxi, pourquoi je n'ai pas pris le métro aérien pour rentrer chez moi, je ne veux pas rentrer chez moi, revoir les murs, le moisi dans le coin de l'entrée, les images de mes amis aux murs, la photo de mes cousines et moi en père Noël si je tourne légèrement la tête, au plafond, la lampe Ikea qui se la joue design, une lampe blanche qui m'évoque quelque chose de floral, quelque chose de pur. Je transpire rien que d'y penser. Le bonnet de père Noël sur nos têtes d'ado me donne des sueurs froides. Si je m'allonge sur le dos dans mon lit et que je tourne la tête à droite, cette photo est la seule chose que je vois. La nuit où H. m'a violée, c'est de cela dont je me souviens, de ça et de la lampe ressemblant vaguement à une fleur.
Lorsque le chauffeur se gare et descend de la voiture je lui dis que je n'ai pas de quoi payer.
« Votre grand-mère a déjà vu ça avec moi, me répond-il avec un sourire.
- Vous la connaissez bien ?
- C'est une cliente régulière, je l'emmène à un rendez-vous de temps en temps, ou faire une grosse course. Elle va être contente de vous voir, ça fait quoi, cinq ans que vous n'étiez pas venue ?
- Sa santé ?
- Elle ne voit presque plus rien, mais c'est la vieillesse, on n'y peut rien. Aller jeune fille, saluez là de ma part.
En récupérant mon écharpe dans la voiture, j'ai le temps de chercher du regard la pancarte une dernière fois. Gisèle.
« Excusez-moi, je lance au chauffeur à travers la vitre ouverte, je ne me souviens plus de l'étage.
- Quatrième, à droite. »
C'est étrange, ma voix qui demande ces informations avec aplomb, comme si j'allais vraiment monter là-haut et me présenter à une inconnue. Mes jambes me portent jusqu'au quatrième. Quand j'arrive devant la porte je n'ai pas besoin de sonner qu'elle s'ouvre d'elle-même. Une minuscule personne se tient devant moi, une canne à la main.
« Gisèle ? »
Je m'entends répondre quelque chose et elle me prend dans ses bras, m'enserrant la taille, sa tête à hauteur de ma poitrine. J'ai le nez dans ses cheveux, une masse grise un peu trouée par les années. Ma grand-mère à moi avait coutume de faire une teinture mi rouge mi brun qui laissait apercevoir des tâches orangées sur son crâne nu par endroits. Elle était pudique et ne se laissait pas aller à de grandes embrassades, même si chacun de ses gestes était empli d'une grande douceur. Gisèle et sa grand-mère ne se lâchent pas. Comme je reste figée les bras ballants, je me décide à passer une main dans son dos. Elle recule et semble me dévisager un moment. J'attends qu'elle me voie, qu'elle me voie vraiment, et se mette à crier parce que je ne suis pas celle qu'elle attendait.
« Je vous ai entendu discuter d'en bas. Je suis levée depuis 6h, impossible de me rendormir. Tu as encore grandi, ta mère ne m'avait pas dit, pour le peu qu'elle appelle en même temps. Et puis tu t'es coupé les cheveux, c'est bien, c'est moderne. Je regardais l'émission sur les ventes de maisons, il y avait une redif, d'habitude c'est tôt le matin. Tiens, pose tes affaires. J'ai fait un gâteau, tu as faim ? La chambre est prête, j'ai demandé à Maria de faire le lit, le même petit lit dans lequel tu dormais quand tu étais petite, tu te souviens ? »
Puisque je ne me reconnais plus, qu'une partie de moi s'est dissoute dans l'appartement où je ne veux pas retourner ce soir, je peux bien m'appeler Gisèle et me souvenir de ce que c'est que d'avoir une grand-mère. Comme celle-ci est aveugle, elle ne voit pas ma mine grise, mon pull trop grand et l'air ahuri que je porte depuis un mois. Dans une économie de mots, je parviens à dire quelques banalités sur le voyage et la journée qui vient de s'écouler. La vieille parle tant qu'il est presque impossible d'en placer une. Assise dans le canapé moelleux dans la pièce de vie pleine de soleil, mon corps se détend.
« Dis, tu pourrais, enfin, ça te dérangerait de me coiffer les cheveux ? Je n'arrive plus très bien à les brosser comme avant, quand je pense qu'à ton âge j'avais les cheveux longs jusqu'aux fesses. Tiens prends le peigne sur la commode, ne tire pas trop fort. Oui, comme ça c'est très bien, tout doucement. »
Elle frissonne. J'imagine à mon tour que quelqu'un me passe ce peigne à grosses dents dans les cheveux et comme ça fait du bien. Je fais descendre le peigne dans son cou et je le passe sur son front, pour étendre le périmètre de son plaisir capillaire. J'adorais quand H me passait la main dans les cheveux, je ne sais pas combien de temps j'aurais pu rester comme ça, à ne rien faire d'autre qu'être caressée comme un chat sur la tête. Parfois pour rire je poussais un miaulement. Mes cheveux sont courts désormais, je les ai coupés quelques jours après que
Au fond la vieille s'en tape peut-être que je ne sois pas Gisèle. Peut-être que je lui rends service en la visitant. Elle vient toquer à la porte le soir pour me porter une tasse de tisane. Elle a cessé de me poser des questions sur ma mère et s'est concentrée sur le récit de sa vie. Allongée dans le lit, quand je tourne la tête à droite il y a un mur neutre qui ne raconte rien. Le soir où j'ai ressenti mon corps à travers les yeux d'une autre pour la première fois, la lampe en forme de fleur était encore allumée. J'aurais voulu qu'elle s'éteigne et que tout s'arrête, pour que H disparaisse de mon corps.
La lampe fleur
Le bonnet de père Noël
La mer froide autour de moi
de l'eau de l'eau de l'eau
salée, glaçante, sourde
Puisque je ne me reconnais plus, que je ne suis plus tout à fait moi, je m'accorde une dernière nuit. Je pense avec horreur à la tête de la vieille quand elle comprendra que je ne suis pas sa petite-fille. À cet âge on a vite peur. Peut-être qu'elle fera changer la serrure, que son cœur s'accélèrera dès qu'on frappera à sa porte, qu'elle s'effondrera par terre quand elle comprendra qu'une inconnue s'est introduite chez elle à son insu. Moi aussi j'ai volé un corps.
Ce texte a été rédigé par un(e) étudiant(e) ayant participé à l'atelier d'écriture de création "De la lecture vers l'écriture" dispensé par Isabelle Carré au Centre d'écriture et de rhétorique de Sciences Po au semestre de printemps 2022.
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