Instant de vie
4 min
inKantations
Jeanne Dorlencourt
Je n'ai pas le goût de vous en dire grand-chose. Ils m'ont demandé "Vous l'avez perdu ?". Je ne sais pas. Je n'ai rien perdu, je n'avais rien.
Je porte une blouse et l'air fatigué ; ils ont sûrement dû être attendris par cela, les médecins.
J'aurai droit à une chambre pour moi, m'ont-ils dit. Je dois juste attendre quelques heures que le lieu se libère et qu'ils mettent de nouveaux draps.
J'ai appelé mon patron pour lui dire que je reviendrai dans deux jours, juste le temps de salir un peu les draps changés, autrement ce serait irrespectueux pour le petit personnel. Mon patron m'a dit qu'il était désolé, j'ai répondu que ce n'était pas ma faute. Il a précisé qu'il était désolé pour moi. Je n'ai pas compris. Je n'ai rien répondu, c'était plus sage, et il a raccroché. Se taire fait bien souvent l'affaire. Mon père me disait toujours sur la plage de Contis : "Camille, quand on ne sert à rien on ferme sa gueule". Il ne le disait peut-être pas toujours, mais il l'a dit une fois je m'en souviens vraiment.
Ils ont finalement trouvé une chambre. Ils ont dit que c'était mieux pour moi, que je n'avais pas à souffrir une présence étrangère. J'ai toujours changé mes draps sans l'aide de personne, là c'est un peu comme à l'hôtel je crois.
Ils m'ont demandé si je voulais prévenir un proche, j'ai répondu que j'avais appelé mon patron. Dehors, il faisait un grand soleil. J'ai collé ma joue contre la vitre, l'air idiot, il faisait chaud.
Une psychologue est entrée dans ma chambre, elle avait la tête des personnes qui veulent avoir l'air empathique. Je lui ai dit qu'on m'avait annoncé que je n'aurais pas à souffrir de présence étrangère, et que je n'avais donc pas à la souffrir. Ses mains se sont d'abord crispées autour de son cahier, mais elle les a finalement posées sur mon épaule. Les gens se croient tout permis. Est-ce que je me permets, moi, de poser mes mains où je veux ? Non.
L'homme qui fait office de médecin m'a dit "Ecoutez bien ce que je vais vous dire". J'ai essayé d'écouter du mieux que j'ai pu, mais sur sa chemise il avait attaché lundi avec mardi, ça faisait vraiment crétin pour un médecin. C'est pour ça que je mets toujours des sweats avec des fermetures éclair et des chaussures à scratch. Je fais très attention à mon apparence, ce n'est pas à moi que ça arriverait d'avoir mal enfilé les boutons.
Pour mes chaussettes, il m'a fallu plus de temps. J'ai eu beau regarder, je ne sais pas s'il y a une droite et une gauche. Pour ne pas risquer de dépareiller, je ne mets plus de chaussettes, c'est plus classe.
Le malade d'avant - Dieu seul et le médecin savent ce qu'il est devenu - a laissé un bouquin de Kant tout bleu avec le titre écrit en majuscules. Pas de prénom, juste Kant. J'ai essayé de l'ouvrir un peu pour voir, je me suis dit que c'était peut-être un signe que je devais lire, mais je ne crois pas trop aux signes et puis ça ne sert à rien. De toute façon, nous les Capricornes, nous sommes des sceptiques.
Dans son livre, il fait de grandes propositions. C'est un drôle de livre d'ailleurs, il a juste écrit douze pages, et il y en a ensuite cent-cinquante de commentaires qui ne sont même pas de lui. Je ne sais pas s'il était un grand écrivain, mais ce qui est sûr, c'est qu'il avait le sens des affaires.
Je ne me fie pas aux grands principes d'un homme qui est mort. Je me fie aux principes de ma grand-mère. Elle est morte aussi, mais c'était ma grand-mère. Je bois un litre d'eau par jour. Je croise les jambes quand je m'assois. Je ne marche jamais sur les marches impaires dans les escaliers parce que ça porte malheur. Quand le COD est avant le verbe, je fais l'accord du participe passé.
La psychologue a cru que le livre était à moi. Elle a dit "Tenez, je vous donne un cahier, un stylo et puis vous écrivez, vous dessinez, je repasse demain dans l'après-midi". Quelle tarte. Si elle croit que je vais lui faire des coloriages qui racontent mes rêves, elle peut toujours attendre.
Il y a seulement 12 pages dans son cahier, je me suis dit que c'était peut-être un signe de faire comme Kant. Les lignes sont tracées dans le cahier, heureusement, sinon elle aurait toujours pu attendre, la psychologue.
Ce qui me gêne, c'est que le cahier n'est pas bleu. Je n'arrive pas à me mettre dans les chaussures de Kant. Je l'imagine comme on imagine un écrivain, à sa fenêtre, à regarder des étoiles filantes en notant plein de choses. J'ai essayé de faire pareil. Pour me mettre dans ses chaussures. J'ai collé le plateau roulant contre la fenêtre. J'ai mis un crayon dans chaque main pour que ça aille plus vite, et j'ai regardé dehors. Je me suis dit qu'en n'y réfléchissant pas, j'aurais peut-être une chance de faire une métaphore. J'ai quand même eu du mal à me concentrer, j'avais les fesses à l'air, dos à la porte d'entrée, j'ai eu peur d'attraper un courant d'air.
J'ai vu deux tours avec plein de fenêtres, un parking sur lequel passent des gens. J'ai mis les mots dans les sens pas habituels pour faire comme les grands poètes. Sur la page de gauche on lit "de voler moineaux petits", et sur celle de droite, "aux ailés pigeons grandit gris". J'ai pleuré quand j'ai lu à haute voix, ma grand-mère m'a toujours dit que j'avais une voix très émouvante. J'ai écrit sur les pigeons parce que ma voisine en a un chez elle. Elle l'a adopté parce qu'il n'avait qu'une patte. Maintenant, elle lui fait de la rééducation et elle le balade en laisse pour qu'il se muscle l'autre patte. Je les croise parfois sur la jetée.
Il y a une chose qui me manque ici, c'est le grille-pain. Quand je n'avais plus de chauffage à la maison, j'allumais mon grille-pain en boucle, à vide, et je mettais les mains au-dessus. J'ai une mauvaise circulation. Je me demande si le mot chaleurosité existe. Comme j'ai un doute, je l'ai écrit en italique pour faire croire que c'est de l'anglais.
Finalement, j'ai reposé le crayon et j'ai mangé la purée en pot.
De toute façon, ça ne sert à rien tout ça, et puis ça fera seulement plaisir à ma psy.
Je porte une blouse et l'air fatigué ; ils ont sûrement dû être attendris par cela, les médecins.
J'aurai droit à une chambre pour moi, m'ont-ils dit. Je dois juste attendre quelques heures que le lieu se libère et qu'ils mettent de nouveaux draps.
J'ai appelé mon patron pour lui dire que je reviendrai dans deux jours, juste le temps de salir un peu les draps changés, autrement ce serait irrespectueux pour le petit personnel. Mon patron m'a dit qu'il était désolé, j'ai répondu que ce n'était pas ma faute. Il a précisé qu'il était désolé pour moi. Je n'ai pas compris. Je n'ai rien répondu, c'était plus sage, et il a raccroché. Se taire fait bien souvent l'affaire. Mon père me disait toujours sur la plage de Contis : "Camille, quand on ne sert à rien on ferme sa gueule". Il ne le disait peut-être pas toujours, mais il l'a dit une fois je m'en souviens vraiment.
Ils ont finalement trouvé une chambre. Ils ont dit que c'était mieux pour moi, que je n'avais pas à souffrir une présence étrangère. J'ai toujours changé mes draps sans l'aide de personne, là c'est un peu comme à l'hôtel je crois.
Ils m'ont demandé si je voulais prévenir un proche, j'ai répondu que j'avais appelé mon patron. Dehors, il faisait un grand soleil. J'ai collé ma joue contre la vitre, l'air idiot, il faisait chaud.
Une psychologue est entrée dans ma chambre, elle avait la tête des personnes qui veulent avoir l'air empathique. Je lui ai dit qu'on m'avait annoncé que je n'aurais pas à souffrir de présence étrangère, et que je n'avais donc pas à la souffrir. Ses mains se sont d'abord crispées autour de son cahier, mais elle les a finalement posées sur mon épaule. Les gens se croient tout permis. Est-ce que je me permets, moi, de poser mes mains où je veux ? Non.
L'homme qui fait office de médecin m'a dit "Ecoutez bien ce que je vais vous dire". J'ai essayé d'écouter du mieux que j'ai pu, mais sur sa chemise il avait attaché lundi avec mardi, ça faisait vraiment crétin pour un médecin. C'est pour ça que je mets toujours des sweats avec des fermetures éclair et des chaussures à scratch. Je fais très attention à mon apparence, ce n'est pas à moi que ça arriverait d'avoir mal enfilé les boutons.
Pour mes chaussettes, il m'a fallu plus de temps. J'ai eu beau regarder, je ne sais pas s'il y a une droite et une gauche. Pour ne pas risquer de dépareiller, je ne mets plus de chaussettes, c'est plus classe.
Le malade d'avant - Dieu seul et le médecin savent ce qu'il est devenu - a laissé un bouquin de Kant tout bleu avec le titre écrit en majuscules. Pas de prénom, juste Kant. J'ai essayé de l'ouvrir un peu pour voir, je me suis dit que c'était peut-être un signe que je devais lire, mais je ne crois pas trop aux signes et puis ça ne sert à rien. De toute façon, nous les Capricornes, nous sommes des sceptiques.
Dans son livre, il fait de grandes propositions. C'est un drôle de livre d'ailleurs, il a juste écrit douze pages, et il y en a ensuite cent-cinquante de commentaires qui ne sont même pas de lui. Je ne sais pas s'il était un grand écrivain, mais ce qui est sûr, c'est qu'il avait le sens des affaires.
Je ne me fie pas aux grands principes d'un homme qui est mort. Je me fie aux principes de ma grand-mère. Elle est morte aussi, mais c'était ma grand-mère. Je bois un litre d'eau par jour. Je croise les jambes quand je m'assois. Je ne marche jamais sur les marches impaires dans les escaliers parce que ça porte malheur. Quand le COD est avant le verbe, je fais l'accord du participe passé.
La psychologue a cru que le livre était à moi. Elle a dit "Tenez, je vous donne un cahier, un stylo et puis vous écrivez, vous dessinez, je repasse demain dans l'après-midi". Quelle tarte. Si elle croit que je vais lui faire des coloriages qui racontent mes rêves, elle peut toujours attendre.
Il y a seulement 12 pages dans son cahier, je me suis dit que c'était peut-être un signe de faire comme Kant. Les lignes sont tracées dans le cahier, heureusement, sinon elle aurait toujours pu attendre, la psychologue.
Ce qui me gêne, c'est que le cahier n'est pas bleu. Je n'arrive pas à me mettre dans les chaussures de Kant. Je l'imagine comme on imagine un écrivain, à sa fenêtre, à regarder des étoiles filantes en notant plein de choses. J'ai essayé de faire pareil. Pour me mettre dans ses chaussures. J'ai collé le plateau roulant contre la fenêtre. J'ai mis un crayon dans chaque main pour que ça aille plus vite, et j'ai regardé dehors. Je me suis dit qu'en n'y réfléchissant pas, j'aurais peut-être une chance de faire une métaphore. J'ai quand même eu du mal à me concentrer, j'avais les fesses à l'air, dos à la porte d'entrée, j'ai eu peur d'attraper un courant d'air.
J'ai vu deux tours avec plein de fenêtres, un parking sur lequel passent des gens. J'ai mis les mots dans les sens pas habituels pour faire comme les grands poètes. Sur la page de gauche on lit "de voler moineaux petits", et sur celle de droite, "aux ailés pigeons grandit gris". J'ai pleuré quand j'ai lu à haute voix, ma grand-mère m'a toujours dit que j'avais une voix très émouvante. J'ai écrit sur les pigeons parce que ma voisine en a un chez elle. Elle l'a adopté parce qu'il n'avait qu'une patte. Maintenant, elle lui fait de la rééducation et elle le balade en laisse pour qu'il se muscle l'autre patte. Je les croise parfois sur la jetée.
Il y a une chose qui me manque ici, c'est le grille-pain. Quand je n'avais plus de chauffage à la maison, j'allumais mon grille-pain en boucle, à vide, et je mettais les mains au-dessus. J'ai une mauvaise circulation. Je me demande si le mot chaleurosité existe. Comme j'ai un doute, je l'ai écrit en italique pour faire croire que c'est de l'anglais.
Finalement, j'ai reposé le crayon et j'ai mangé la purée en pot.
De toute façon, ça ne sert à rien tout ça, et puis ça fera seulement plaisir à ma psy.
Ce texte a été rédigé par une étudiante ou un étudiant dans le cadre d'un atelier d'écriture de création dispensé par Alice Zeniter, titulaire de la Chaire d'écrivain en résidence du Centre d'écriture et de rhétorique de Sciences Po, au semestre d'automne 2021.
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