Fiction
2 min
Ho Chi Minh
Liséane Sabiani
Je suis assise dans le coin de la chambre d’une auberge de jeunesse. L’humidité dessine des contours troubles à Ho Chi Minh. Une baie vitrée donne sur la rue qui s’élance dans une traînée de couleurs. Tu entres dans la chambre. Tu dois avoir une quarantaine d’années. Dehors, des scooters zèbrent le bitume qui relie les quartiers entre eux; je crois qu’une force centrifuge s’exerce quelque part. Tu es ici pour changer les draps des lits laissés vacants. Nous nous saluons à l'appui d’un sourire. Les scooters grondent. Tes cheveux retenus par une broche dégagent ton profil sculpté avec toute la délicatesse du monde. Tu es fermement belle. Les aléas du quotidien t’ont certainement rendue très courageuse. Lucide et avisée, à tout le moins. J’ai remarqué cela chez les femmes de ton âge.
Devant chaque lit défait, tu plonges machinalement dans la même rengaine. La corbeille de linge sale s'alourdit peu à peu. Tes mouvements portent la marque du temps qui t’a rompue à l’exercice. Je t’observe depuis ce coin de tapis où j’étais accroupie quand tu es arrivée, agrippée au tube de vernis rouge avec lequel je badigeonne mes ongles. Le ronflement de l’air conditionné tapisse notre silence. Tu t’approches doucement, et me fais signe de te tendre le tube. Je m'exécute. Alors, minutieusement, tu appliques une pointe de matière là où j’avais négligé de couvrir un accroc. Ta retouche est impeccable. Derrière nous, le reflet des nuages s’étale sur la baie vitrée. Tu me remets l’objet et j’insiste pour te rendre la pareille. Il n’en est pas question. Tu me salues à nouveau et t'éclipses au creu d’un mutisme semblable à celui dans lequel tu as fait irruption.
Les scooters tournent encore et je reste interdite. A partir de maintenant, tout se passe dans ma tête. Je te donne rendez-vous au-dessus des nuages. Tassée dans la vapeur, je scrute ton arrivée. Je ne peux pas ignorer la lenteur de tes pas. Les rigueurs de la vie t’ont privée de la quiétude qui transpirait par tes songes autrefois. Cela fait bien longtemps que tu n’es plus sereine. Nous contemplons ensemble le Vietnam dans les remous duquel tu as passé ta vie. Tu as eu des enfants. Dans la clarté brumeuse, je distingue des cicatrices sur le bas de ton ventre. Peut-être que ta fille a le même âge que moi. Et qu’elle met elle aussi du vernis sur ses doigts. Tu retires ta broche et la jettes dans un élan instable. Je m’accroche à la brume pour garder l’équilibre. Elle tombera sur la nuque de ceux là qui ont su profiter de ta condition. Malgré notre hauteur, tu n’es pas soulagée. L’altitude entretient des rapports illusoires avec la légèreté. Elle empile des mirages. Ton corps est saoul, il a la sensation d’éclore à nouveau; la pesanteur s’accroche aux larmes qui perlent entre tes cils. Elle les traîne vers le vide.
Ton attention se reporte sur Ho Chi Minh. Dans le capharnaüm des rues, tu aperçois un homme d’une quarantaine d’années. Son élégance est élémentaire, je crois qu’il t’a aimée avec une bonté ronde, désintéressée, presque enfantine. C’est cela qui t’a plu chez lui. Nous avançons dans l’atmosphère feutrée. J’entrevois les rudesses de ton existence. Le ciel s’éclaircit. Tu partiras une fois les nuages dissipés.
Devant chaque lit défait, tu plonges machinalement dans la même rengaine. La corbeille de linge sale s'alourdit peu à peu. Tes mouvements portent la marque du temps qui t’a rompue à l’exercice. Je t’observe depuis ce coin de tapis où j’étais accroupie quand tu es arrivée, agrippée au tube de vernis rouge avec lequel je badigeonne mes ongles. Le ronflement de l’air conditionné tapisse notre silence. Tu t’approches doucement, et me fais signe de te tendre le tube. Je m'exécute. Alors, minutieusement, tu appliques une pointe de matière là où j’avais négligé de couvrir un accroc. Ta retouche est impeccable. Derrière nous, le reflet des nuages s’étale sur la baie vitrée. Tu me remets l’objet et j’insiste pour te rendre la pareille. Il n’en est pas question. Tu me salues à nouveau et t'éclipses au creu d’un mutisme semblable à celui dans lequel tu as fait irruption.
Les scooters tournent encore et je reste interdite. A partir de maintenant, tout se passe dans ma tête. Je te donne rendez-vous au-dessus des nuages. Tassée dans la vapeur, je scrute ton arrivée. Je ne peux pas ignorer la lenteur de tes pas. Les rigueurs de la vie t’ont privée de la quiétude qui transpirait par tes songes autrefois. Cela fait bien longtemps que tu n’es plus sereine. Nous contemplons ensemble le Vietnam dans les remous duquel tu as passé ta vie. Tu as eu des enfants. Dans la clarté brumeuse, je distingue des cicatrices sur le bas de ton ventre. Peut-être que ta fille a le même âge que moi. Et qu’elle met elle aussi du vernis sur ses doigts. Tu retires ta broche et la jettes dans un élan instable. Je m’accroche à la brume pour garder l’équilibre. Elle tombera sur la nuque de ceux là qui ont su profiter de ta condition. Malgré notre hauteur, tu n’es pas soulagée. L’altitude entretient des rapports illusoires avec la légèreté. Elle empile des mirages. Ton corps est saoul, il a la sensation d’éclore à nouveau; la pesanteur s’accroche aux larmes qui perlent entre tes cils. Elle les traîne vers le vide.
Ton attention se reporte sur Ho Chi Minh. Dans le capharnaüm des rues, tu aperçois un homme d’une quarantaine d’années. Son élégance est élémentaire, je crois qu’il t’a aimée avec une bonté ronde, désintéressée, presque enfantine. C’est cela qui t’a plu chez lui. Nous avançons dans l’atmosphère feutrée. J’entrevois les rudesses de ton existence. Le ciel s’éclaircit. Tu partiras une fois les nuages dissipés.
Ici, on lit et on écrit des histoires courtes
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