Nouvelle
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Fugitive Beauté
Mathias Muzart
Déjà cinq minutes de retard. Depuis le siège arrière de mon taxi, j’enrage. Encore bloqué par le cortège des indignés, je suis certain de rater les hors d’œuvres. Le chauffeur, résigné, a l’air de vouloir dormir. Est-ce que je le paie pour dormir ? Il pourrait au moins essayer de discuter, que j’en aie pour mon argent. Non pas que j’en aie envie, mais tout de même. Je ne dis rien non plus, bien sûr, pour quoi faire ? Devant nous passe toujours la marée humaine, au pas lent, avec les mêmes drapeaux et les mêmes chants que toutes les autres fois, les mêmes slogans brandis sur du carton. Je lance un regard circulaire sur les piétons curieux des trottoirs alentour, et sur les autres voitures, bloquées comme nous. Une fatigue résignée règne dans l’assistance. Bientôt vingt heures. Ils ne m’attendront jamais. Je colle le front à la vitre pour avoir au moins quelque chose à regarder. Les façades blanches s’alignent comme un mur de clôture, bien propres avec leurs petits balcons de fer forgé et leurs linteaux sculptés. Il y a quelques curieux aux fenêtres, qui se penchent comme au zoo pour admirer la foule, et se cachent ensuite derrière d’épaisses fenêtres. Bientôt, il ne reste plus personne pour témoigner de la scène. Il n’y a guère qu’une fenêtre qui soit restée ouverte malgré les cris, les chants, et les bruits d’explosions qu’on entend dans le lointain. Un étourdi a-t-il oublié de la fermer en partant ? Non. C’est autre chose. Il y a là quelqu’un, quelqu’un de malheureux.
C’est une femme. Oui, une femme dont les yeux plongent par sa fenêtre grande ouverte, mais qui ne regarde ni la rue, ni la ville, ni le ciel. Elle n’entend pas non plus le bruit qui monte des trottoirs en colère. On voit bien qu’elle est ailleurs, dans un ailleurs triste et lointain. Elle est nue. Elle serait belle, sans doute, si son malheur ne la rendait pas si inquiétante, effrayante même. Qui peut dire ce que cachent les yeux des malheureux ? Ce qui murit dans les méandres sombres de leurs cerveaux fermés ? Elle doit avoir froid. Oui, elle doit avoir froid et moi j’ai envie de crier qu’elle se couvre, qu’elle va prendre froid et que ça ira mieux au chaud. Le désespoir est une chose désagréable et contagieuse. Je me sens désarmé, dans mon costume à fines rayures bleues, par ce corps sans espoir ni pudeur. Ses yeux sont vides et je voudrais pouvoir plonger en eux comme par une fenêtre sur l’âme. Pourquoi ne puis-je simplement pas détourner le regard et oublier, oublier cette femme comme tant d’autres avant elle ? Ce serait si facile. J’ai l’impression d’avoir ouvert un livre inachevé, et de sentir d’un coup le poids des pages jamais écrites, des questions jamais élucidées. C’est un vieux sentiment, un sentiment enfoui qui date d’avant, quand j’avais le temps de lire et le temps d’aimer.
Je crois que je me souviens, maintenant. C’est étrange comme les souvenirs durent. Le temps, qui croît les effacer, les renforce en passant. Et moi, inconscient que j’étais, je les avais rangés dans les yeux noirs d’une inconnue qui les déverse à présent dans la rue. Je suis triste comme elle. Peut-être étais-je triste avant, avant de croiser son regard, mais c’est elle qui me l’a appris. J’ai mal d’être soudain si triste. J’ai mal et je me sens vivant, et je voudrais mourir, mais on ne meurt pas d’un tel mal. Son œil a cligné et s’est posé sur moi. Elle est revenue tout d’un coup à la vie, étonnée d’être vue, étonnée qu’on la voie, elle qui ne se cachait pas. A sa peine s’ajoute maintenant la surprise, et c’est déjà mieux, la surprise, que le vide et le froid. Faire un signe. Oui, faire un signe pour lui dire j’ai compris, je suis là, je te vois et ne verrai plus rien d’autre, je comprends. Il faut bien qu’elle le sache, qu’elle sache que je suis triste comme elle, et qu’être triste c’est encore exister, que ça fait mal souvent mais ça en vaut la peine. Je risque une main timide que je colle sur la vitre, doucement, sans vraiment y penser, sans la quitter des yeux. Elle qui est toujours là, sous mes yeux, lève aussi une main incrédule. Elle entrouvre la bouche, elle ne dit rien, son œil s’anime. Il passe quelque chose dans son œil, dans son œil bleu,
Je crois qu’il faut descendre. Descendre et monter quatre à quatre les marches inconnues, frapper à toutes les portes, remuer ciel et terre. Je sens qu’il faut courir. Je cherche fébrilement la poignée de la porte. Je sens qu’il faut sortir, respirer, se battre, être nu, être deux. Je sens qu’il faut partir.
- Maintenant !
En criant, le chauffeur a bondi dans la foule soudainement entrouverte, et prête à se refermer sur nous. Je mets un moment à comprendre.
- Attendez ! Mais attendez bon Dieu !
- Vous plaisantez ? C’est maintenant ou jamais !
Et il fonce au milieu des passants qui nous bloquent déjà la vue, avec leurs faces interchangeables et leur air de fade indignation. Déjà, j’ai perdu la fenêtre de vue. Avec tout mon espoir vain, tout mon risible espoir, je la cherche encore du bout des yeux, là où je sais qu’elle se trouve, au-delà du rempart des corps anonymes. Un virage, puis un autre. Le souvenir s’estompe déjà alors que je reprends machinalement ma place sur la banquette, un peu hébété, un peu ivre.
- Vingt heures trente, vous y serez pour le dessert ! lance enfin mon chauffeur avec un air de triomphe.
Voilà qu’il veut parler maintenant. C’est bien ma chance. Voilà qu’il veut parler et moi je voudrais l’étrangler, là, tout de suite, et lui faire passer l’envie de discuter. Il n’a rien compris. Tellement rien compris qu’il finit par se taire, en me regardant avec ses gros yeux ronds dans son rétroviseur. Il n’en revient pas, cet idiot. Je crois bien qu’il m’a vu pleurer.
C’est une femme. Oui, une femme dont les yeux plongent par sa fenêtre grande ouverte, mais qui ne regarde ni la rue, ni la ville, ni le ciel. Elle n’entend pas non plus le bruit qui monte des trottoirs en colère. On voit bien qu’elle est ailleurs, dans un ailleurs triste et lointain. Elle est nue. Elle serait belle, sans doute, si son malheur ne la rendait pas si inquiétante, effrayante même. Qui peut dire ce que cachent les yeux des malheureux ? Ce qui murit dans les méandres sombres de leurs cerveaux fermés ? Elle doit avoir froid. Oui, elle doit avoir froid et moi j’ai envie de crier qu’elle se couvre, qu’elle va prendre froid et que ça ira mieux au chaud. Le désespoir est une chose désagréable et contagieuse. Je me sens désarmé, dans mon costume à fines rayures bleues, par ce corps sans espoir ni pudeur. Ses yeux sont vides et je voudrais pouvoir plonger en eux comme par une fenêtre sur l’âme. Pourquoi ne puis-je simplement pas détourner le regard et oublier, oublier cette femme comme tant d’autres avant elle ? Ce serait si facile. J’ai l’impression d’avoir ouvert un livre inachevé, et de sentir d’un coup le poids des pages jamais écrites, des questions jamais élucidées. C’est un vieux sentiment, un sentiment enfoui qui date d’avant, quand j’avais le temps de lire et le temps d’aimer.
- La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Je crois que je me souviens, maintenant. C’est étrange comme les souvenirs durent. Le temps, qui croît les effacer, les renforce en passant. Et moi, inconscient que j’étais, je les avais rangés dans les yeux noirs d’une inconnue qui les déverse à présent dans la rue. Je suis triste comme elle. Peut-être étais-je triste avant, avant de croiser son regard, mais c’est elle qui me l’a appris. J’ai mal d’être soudain si triste. J’ai mal et je me sens vivant, et je voudrais mourir, mais on ne meurt pas d’un tel mal. Son œil a cligné et s’est posé sur moi. Elle est revenue tout d’un coup à la vie, étonnée d’être vue, étonnée qu’on la voie, elle qui ne se cachait pas. A sa peine s’ajoute maintenant la surprise, et c’est déjà mieux, la surprise, que le vide et le froid. Faire un signe. Oui, faire un signe pour lui dire j’ai compris, je suis là, je te vois et ne verrai plus rien d’autre, je comprends. Il faut bien qu’elle le sache, qu’elle sache que je suis triste comme elle, et qu’être triste c’est encore exister, que ça fait mal souvent mais ça en vaut la peine. Je risque une main timide que je colle sur la vitre, doucement, sans vraiment y penser, sans la quitter des yeux. Elle qui est toujours là, sous mes yeux, lève aussi une main incrédule. Elle entrouvre la bouche, elle ne dit rien, son œil s’anime. Il passe quelque chose dans son œil, dans son œil bleu,
- Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan…
Je crois qu’il faut descendre. Descendre et monter quatre à quatre les marches inconnues, frapper à toutes les portes, remuer ciel et terre. Je sens qu’il faut courir. Je cherche fébrilement la poignée de la porte. Je sens qu’il faut sortir, respirer, se battre, être nu, être deux. Je sens qu’il faut partir.
- Maintenant !
En criant, le chauffeur a bondi dans la foule soudainement entrouverte, et prête à se refermer sur nous. Je mets un moment à comprendre.
- Attendez ! Mais attendez bon Dieu !
- Vous plaisantez ? C’est maintenant ou jamais !
Et il fonce au milieu des passants qui nous bloquent déjà la vue, avec leurs faces interchangeables et leur air de fade indignation. Déjà, j’ai perdu la fenêtre de vue. Avec tout mon espoir vain, tout mon risible espoir, je la cherche encore du bout des yeux, là où je sais qu’elle se trouve, au-delà du rempart des corps anonymes. Un virage, puis un autre. Le souvenir s’estompe déjà alors que je reprends machinalement ma place sur la banquette, un peu hébété, un peu ivre.
- Vingt heures trente, vous y serez pour le dessert ! lance enfin mon chauffeur avec un air de triomphe.
Voilà qu’il veut parler maintenant. C’est bien ma chance. Voilà qu’il veut parler et moi je voudrais l’étrangler, là, tout de suite, et lui faire passer l’envie de discuter. Il n’a rien compris. Tellement rien compris qu’il finit par se taire, en me regardant avec ses gros yeux ronds dans son rétroviseur. Il n’en revient pas, cet idiot. Je crois bien qu’il m’a vu pleurer.
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