De passage

Aurélie Muwama

Aurélie Muwama

Retour au pays : j'atterrissai à Roissy, dans un avion en provenance de Tokyo, avec une escale désagréable à Rome. En plein jetlag après trois heures de train pour atteindre la capitale nippone, et treize heures de vol jusqu'en Italie, je n'avais rien compris à ce que m'avait dit l'hôtesse au moment du transfert. Il fallait dire que son accent romain prononcé ne m'avait pas vraiment aidée. Je n'avais plus entendu parler anglais depuis une éternité : à Kanazawa, bien sûr, on parlait surtout japonais... Et après un an passé dans cette petite ville du Kansai, je m'y étais complètement habituée. Même la langue française, dans la bouche de certains passagers, me troublait.
En lisant mon visa qui portait la mention "student", l'hôtesse s'était tournée vers le passager qui me succédait dans la file d'attente, un parfait inconnu, pour commenter mon malaise : "Elle est partie apprendre le japonais ! Apprend déjà à parler anglais !". Tous les deux avaient ri aux éclats. Je n'avais ni l'envie ni l'énergie de leur répondre que j'étais simplement épuisée. J'avais aussi très faim : impossible d'avaler quoique ce soit dans l'avion, car je souffrais du mal de l'air. Après un an passé sur l'archipel asiatique, où tous les rapports étaient policés, je retrouvais brutalement l'Europe. Welcome back. Fort heureusement, Rome n'était qu'une escale, je continuais ma route. Du reste, j'étais vraiment excitée à l'idée de rentrer chez moi, en France.
 
MM Élisabeth. C'est ce que je lus sur la pancarte à mon arrivée. Un prénom un peu vieilli.
 
En fait de pancarte, il s'agissait plutôt d'un sac en papier défroissé, sur lequel on avait tracé au stylo bic de grandes lettres tremblantes et fines.
Mon père qui la tenait ne bougeait pas. Son regard s'était éteint. Peut-être avait-il attendu trop longtemps ? Peut-être ressentait-il la même fatigue que moi ? Ou peut-être se désintéressait-il de tout ?
 
Je m'étais souvent demandé ce que dissimulait le masque stoïque qui voilait ces traits familiers.
 
Sa physionomie massive composait une silhouette un peu brouillonne : un blouson de cuir usé, des cheveux crépus taillés en brosse, de larges mains courtes. Il portait un élégant costume gris. Mais en raison d'une position assise prolongée, de grands plis marquaient son pantalon. Sa cravate bleue nuit formait un nœud volumineux qui remontait sur son cou.
 
Il adorait les cravates. Du moins je m'en persuadais complaisamment lorsqu'il fallait lui trouver chaque année un cadeau d'anniversaire, et un cadeau de Noël : j'alternais entre les cravates et les parfums coûteux.
 
À cette période, il se croyait encore en bonne santé.
Il travaillait sans cesse.
Il n'attendait de moi que de l'excellence, de l'obéissance et du silence. Du silence.
 
Certainement aussi la complicité et la tendresse d'une fille, ce que je ne devrais réaliser que plus tard, lorsque ce fichu boulot aurait achevé de le rendre malade. J'aurais cessé d'être une grande enfant craintive pour devenir une fille pour lui, et une garde-malade, pour les courtes années qui précéderaient son décès.
 
Il était pour le moment bien vivant, et il attendait MM Élisabeth. Les couleurs de ses vêtements ne lui seyaient pas, toutefois elles étaient celles des costumes de cette époque, et de ce pays, qu'il avait fait sien depuis plusieurs décennies. Ces nuances parisiennes ternissaient son teint sombre. Il paraissait lointain, impénétrable. Sa peau présentait un aspect épais, rugueux. Ses petits yeux rougis de sommeil larmoyaient, encore, toujours. Il semblait s'étouffer dans des pensées avortées.
 
Je m'approchai de lui. Pourtant sur la pancarte, il y avait deux M devant un prénom qui n'était pas le mien, mais celui d'une personne morte que je n'avais jamais connue : sa mère. C'était aussi celui qu'il choisissait parfois pour m'appeler. Les deux M ressemblaient à un titre officiel. Je trouvais ce nom pompeux, grandiloquent. Il m'incommodait. Cependant j'étais habituée à ce sentiment de malaise. Il m'envahissait aussi lorsque mon père m'achetait des vêtements trop chers, lorsqu'il m'offrait des boucles d'oreilles en or ou un ordinateur pour mon anniversaire. Je m'arrêtai dans un silence dont l'épaisseur ne m'autorisait pas même un "merci".
 
Il y avait deux M sur cette pancarte. C'était une manière pudique, amusante d'écrire "Maman". "Maman Élisabeth". Oui, répondre à ce nom me gênait terriblement, car il me révélait la vulnérabilité de cet homme qui avait été orphelin très tôt, et qui espérait peut-être, encore, retrouver une mère. Et qu'il pensât la trouver en moi me sidérait, car à mes yeux, il ne pouvait être que force et autorité pure. Mon père souffrait d'une carrure massive, et d'une voix extrêmement sonore qui imposaient de facto l'idée de puissance. Comment pouvait-il être drôle et fragile avec cette aura qui produisait surtout des rapports de force ?
 
Le trajet en voiture m'apaisa : un itinéraire de trois quarts d'heure vers le pavillon familial de banlieue. Derrière le volant, il m'oublia tout à fait. Son véhicule, une berline allemande louée à la G7, avançait dans un bruit feutré. Il conduisait sans parler, l'air absorbé, avec une maîtrise parfaite du tracé de ces voies désertes. Je contemplais la stature de cet homme qui m'avait paru informe, et qui venait de se figer dans cette position assise. Je m'étais installée sur la banquette arrière, le siège passager avant étant encombré par la panoplie de survie habituelle : une grande bouteille de Volvic, des cartes routières, et Le Parisien. Il empruntait ces routes chaque jour, à l'aube.
 
Mon père était chauffeur de taxi.
 
Il m'avait accueillie ce jour-là de la même façon qu'il le faisait avec les clients qui prenaient une réservation pour leur arrivée à l'aéroport. J'avais évidemment compris cette petite blague de bienvenue, vaine tentative de fantaisie dans notre relation farouchement formelle. Toutefois je n'avais même pas eu la pensée de rire. Il ne s'en était pas plaint. Il m'avait simplement demandé si j'avais faim, en prenant grand soin d'atténuer sa voix naturellement tonitruante. J'avais répondu non de la tête, alors que je n'avais avalé que de l'eau depuis une dizaine d'heures. Je me sentais effrayée, comme toujours en sa présence.
 
Dans sa voiture, il était certain du point d'arrivée, du moteur qu'il faisait réviser consciencieusement, et de sa maîtrise du réseau routier qui ne reposait sur aucun GPS. Pourtant, cinq ans plus tard, à la fin d'un week-end passé dans un hôtel bon marché de la ville dans laquelle j'étudierais, il passerait de longues heures seul, perdu sur les routes, à tenter de retrouver son chemin vers Paris.
 
Si nous avions su détecter ce premier signal d'alerte, attestant du déclin de son état de santé, aurions-nous fait un meilleur usage du temps limité qu'il nous restait avec lui ?
 
Or ce soir-là, les portières du taxi avaient lourdement claqué, et nous roulions tous les deux, en dilapidant inconsciemment ce temps précieux, dans un silence qui tombait sur nous. Semblable au feutre de ma couverture en laine. Doux, asphyxiant.
 
Je la soulève brusquement, dans un mouvement de sursaut, comme on sort de l'apnée. L'alarme de mon téléphone vient de sonner. 7h25. 4 septembre 2020. RDV 8h à la gare. Je dois y retrouver ma sœur. Nous avons réservé un Uber. Ce jour-là, nous allons aux funérailles de papa.

Ce texte a été rédigé par un(e) étudiant(e) ayant participé à l'atelier d'écriture de création "De la lecture vers l'écriture" dispensé par Isabelle Carré au Centre d'écriture et de rhétorique de Sciences Po au semestre de printemps 2022.

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