Portrait & autoportrait
2 min
Autoportrait au miroir
Ariane Serck
Gisèle retourne dans son atelier qu'elle partage avec trois artistes. Comme toujours, un joyeux désordre s'est accumulé en une matinée. Des bâches en bois, des grands châssis, des toiles. Un miroir jonche le sol, comme un mirage de flaque d'eau reflétant le ciel. Gisèle s'accroupit, et se penche sur ce petit ciel-de-terre. Il est beau et bleu. C'est un vide infini, un vortex, qui aspire et engloutit. Elle se penche encore, presque prise de vertige, comme si elle allait tomber, peut-être à jamais. Soudain, dans le coin droit du fragment de ciel, son visage apparaît.
Elle se regarde, et observe d'un regard distant son visage que les rayons du soleil estompent. Elle l'ausculte comme si elle cherchait à en comprendre le secret. Petite face étrange. Des traits fins, assez simples. Un long nez qui renforce la forme ovale du visage. Des pommettes qui ne sont pas poudrées. Une chemise boutonnée jusqu'au col, comme une élève sérieuse. Pourtant, des cheveux décoiffés, légèrement ondulés. Et un pantalon, comme un garçon.
Soudain, elle pense à Colette. Elle avait vu quelques photographies dans un magazine, où l'écrivaine se mettait en scène, dans son lit, à son bureau, les yeux fardés, le regard aigu. Elle s'imagine un jour photographier Colette ! Colette joue avec l'objectif, et surtout, elle ne cherche pas à être belle. Elle est magnétique. Ce qu'elle sait faire, avant tout, c'est fasciner.
Gisèle soupire, et se regarde calmement dans le reflet. Elle observe. Elle aussi, elle n'est pas si belle. Elle se penche encore plus près sur son reflet et grimace - elle sort les dents, la langue, fronce le nez, et plisse les yeux. Elle rit de sa farce puis reprend un air grave. Elle ne sourit plus, et pense. Elle pense aux visages, ceux qu'elle photographie, mais aussi au sien, qu'il lui arrive parfois de ne pas reconnaître au détour d'un reflet. Elle se rapproche encore du miroir. Son nez frôle de quelques centimètres la surface. Elle s'examine, regarde sa peau, ses pores, ses petits poils. Son visage, cette partie du corps si intime et pourtant publique, à travers laquelle elle se donne au regard des autres, sans apparat, presque nue. Oui, c'est bien cela. Elle se sent nue. Et elle voudrait déguiser son regard, mettre un masque.
Elle se lève et se regarde avec une plus grande distance. Finalement, sous cet angle, elle se reconnait. Rapidement, elle sort le Leica de son sac et le place devant son œil. Frontière de l'œil, œil magique. Elle veut fasciner en faisant une image impossible, une image où l'appareil photo serait invisible. Elle se tourne, se penche en arrière, bouge la tête, lève les bras, saute dans les airs. Elle cherche à se photographier dans le miroir avec un angle insolite. Jamais elle n'oserait faire cela avec ses modèles. Elle se prend en contre plongée, le visage de travers. Ses cheveux lâches, elle tourne le buste, seul son visage apparaît dans le ciel. (clic) Elle photographie son visage-soleil aux rayons ondulés.
Elle s'accroupit vers le miroir et saisit un dernier instant son visage comme emmêlé dans son corps, au milieu de bras et de jambes tentaculaires. (clic) Elle chuchote tout bas, « miroir, qui est ce soleil-pieuvre qui me regarde? » Elle sourit légèrement, une lueur dans les yeux. Elle voit un corps difforme, amorphe. Un visage coupé, fragmenté, dans lequel sont plantés deux grands yeux vides qui fixent intensément l'objectif.
Ce texte a été rédigé dans le cadre de la première résidence d'écriture du Centre d'écriture et de rhétorique, qui s'est tenue à l'Institut Mémoires de l'édition contemporaine en mai 2022, grâce au soutien de la Fondation Simone et Cino Del Duca.
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